Reprenant un livre jadis délaissé on y trouve parfois la profondeur qu’une première et précipitée lecture nous fît ignorer. D’autres livres, au contraire, nous ont plongé dans un tel état d’excitation que nous en avons fait, là encore, une lecture partielle, sauvage même. Au point d’en trahir l’essence. La lecture des grandes œuvres suscite une propension inouïe à la trahison. Le registre des trahisons est certes infini et la plus fréquente d’entre elles consiste à traverser une œuvre sans n’y rien comprendre.
Lecture et trahison
Combien de livres avons-nous ainsi trahis ? L’âge venant, relisant plus que lisant, la contrition n’en finit jamais de dévorer le temps qui nous reste. Fort heureusement, dans Une histoire de la lecture,Alberto Manguel ôte toute culpabilité naissante : « Si, dans le domaine de la lecture, le dernier mot n’existe pas, alors aucune autorité ne pourrait nous imposer une lecture correcte ». Cependant le repentir n’est pas toujours de mise. Le lecteur décide parfois, dans un parfait accès de lucidité autant que de lâcheté, —l’auteur étant absent—, de prolonger le roman, quoiqu’il lui en coûte, au motif que tout bon roman est un appel au secours lancé par son auteur.
Le lecteur, personnage débonnaire, peu vindicatif en règle générale, se borne à respecter le pacte de lecture. Il le discute rarement préférant le plus souvent s’en tenir à son avis premier. Par bonheur, tous les livres ne vous plongent pas dans une indifférence ensommeillée, certains d’entre eux vous hantent la nuit venue. Là est la science de l’écrivain. Il est des lectures avec lesquelles vous cheminez toute une vie, vous remettez vos pieds dans vos propres empreintes, quelques fois elles vous obligent à rebrousser chemin. Des livres prennent place dans votre Olympe personnel et n’en sortent plus. Vous les avez lus, annotés, oubliés, exhumés et quand le manque se faisait sentir, vous les avez relus, et vos notes aussi, qui n’ont pas manqué de vous décevoir. Un sursaut d’orgueil vous conduit à reprendre cette note, à écrire plus longuement.
Théories et écrivains
Tant de théories, tant d’écrivains réclament la participation active du lecteur, quitte à ce que sa lecture devienne dictatoriale. Lire dans une perspective polysémique et symbolique suffit à donner à votre lecture son caractère littéraire, par homologie entre les deux fonctions, lire et écrire. Alain Viala[1] souligne que la lecture littéraire, lorsqu’elle est réussie, vous donne une jouissance telle que la conscience du temps s’abolit.
Ainsi est la lecture littéraire, elle vous contraint inévitablement à donner une suite au texte lu. L’auteur, figé dans son propre texte, s’en remet à son bourreau, le lecteur. Les rôles s’inversent : celui qui croyait prendre le lecteur dans les rets de son imagination, se trouve d’un seul coup dessaisi de ses prérogatives. Même les chefs d’œuvre, ceux qui sont officiellement considérés comme classiques sont inachevés s’ils ne sont pas finis par moi, conclut Erri de Luca dans Essai de réponse.
Lorsqu’une œuvre a creusé un sillon que vous ne pourrez refermer, lorsqu’elle vous aura désemparé, comme ce fut le cas avecInterdit de foliede Yi Inseong ou Notre héros défiguré de Yi Munyol, il faut alors cesser de lire, cela ne servirait plus à rien, il nous faut écrire, ou peindre ou aborder une femme au cou laiteux. Jamais un roman ne devrait nous satisfaire, nous laisser repu. La littérature est très exactement conforme à la nature, à la création, elle nous laisse insatisfait. Et quand un livre, fut-il grand, nous a comblé d’émotions il reste un grand livre certes, mais il échoue si nous n’avons pas éprouvé le désir d’aller randonner dans notre conscience. Il est des fantômes que l’on doit combattre armé d’un stylo et d’un carnet.
L’exercice de l’écrit discipline la pensée ; à l’oral elle est brouillonne, sauvage, tente d’échapper à elle-même, à l’assignation qu’elle s’adresse ; elle fuit le rapport incestueux entre parole et écriture. Elle offre au langage la liberté des chemins venteux d’où surgit l’écriture, telle une mère despotique ramenant à la raison l’enfant désobéissant.
Deux millions de manuscrits
Il y aurait en France, près de deux millions de manuscrits qui dorment dans les tiroirs, se plaignent les libraires, les journalistes, les éditeurs. J’avoue ne pas comprendre le fondement de cette plainte. Je crois au contraire qu’il faut se réjouir que certains parmi les lecteurs se pensent un destin d’écrivain, que d’autres écrivent leurs mémoires ou des histoires d’alcôve. Je me réjouis que mes concitoyens se lancent dans cette aventure auto-transformative de l’écriture. N’est-ce pas la plus belle façon de rendre hommage aux écrivains que vouloir les imiter.
[1] Alain Viala, L’enjeu en jeu, Rhétorique du lecteur et lecture littéraire, in La lecture littéraire, pp 15-31, Clancier-Guénaud, Paris, 1987
Conférence présentée à l’Institut de la langue coréenne-Séoul
5 Octobre 2023
Mesdames et messieurs,
Je vous remercie profondément de m’accueillir en ce jour de fête du Hangeul, une fête qui honore un pays, un pays qui honore une langue. Je forme immédiatement un vœu : que mon pays soit aussi attentif que le vôtre à sa langue nationale et que nous ayons un jour une fête du français. La langue de Victor Hugo le mérite bien.
J’aimerais placer cette communication sous l’égide du rapport entre langue et littérature. En conséquence, non pas d’un point de vue théorique, – tant de choses ont été dites sur le sujet, que du point de vue de l’expérience d’universitaires qui ont eu à créer une formation disciplinaire de langue et littérature coréennes. Il est rare dans la vie d’un universitaire de créer de toutes pièces un enseignement complet de langue et littérature. En général, un universitaire reprend l’enseignement de son prédécesseur, en le modifiant, en innovant. Pour la création du coréen à l’université Aix-Marseille, il nous a fallu partir de rien.
Langue et littérature
« Le plus bel aboutissement de la langue, c’est la littérature », a dit un philosophe. Je le crois volontiers, d’autant plus volontiers que la littérature, c’est avant tout le travail sur la langue, le travail d’une langue. La littérature ne vaut que lorsqu’elle échappe à la langue de tous les jours et le style littéraire doit passer avant toute chose. Un ami écrivain m’a confié : « On peut raconter n’importe quoi, pourvu que la langue soit belle. Oui, c’est le style littéraire qui honore une langue et une littérature. C’est avec ce postulat que nous avons enseigné le coréen.
Enseigner la langue et la civilisation de la Corée
Voici 20 ans, lorsqu’avec Kim Hye-gyeong nous avons créé l’enseignement de la langue coréenne à l’université Aix-Marseille, nous étions certains que cet enseignement serait un succès. Rappelons que l’université Aix-Marseille enseigne près de 45 langues. C’est la plus grande université francophone du monde avec 80 000 étudiants répartis sur 5 campus. Mais pour ne rien vous cacher, nous étions bien les seuls à être optimistes. La réaction des autorités universitaires fut relativement passive, bien que les 3 étudiants de cette époque fussent rapidement remplacés par 15 puis 25 puis 50, puis 100 en quelques semestres à peine. Malgré la stupeur de cette progression, les autorités universitaires de l’époque continuaient de penser que la langue coréenne était un effet de mode et comme toute mode, elle s’arrêterait un jour toute seule. Lorsque les inscriptions de coréen en cours optionnels de langue et culture atteignirent 590, les autorités universitaires furent convaincues de nous donner alors de véritables moyens, en créant les premiers postes de professeurs de coréens et les premiers diplômes nationaux, un diplôme d’Anglais-coréen et un diplôme de Trilangue. Je suis heureux aujourd’hui de vous dire que l’Université Aix-Marseille disposera bientôt de sa Licence de coréen, et nous serons le seul pôle universitaire à disposer de cette Licence avec les universités parisiennes. Cela signifie que dans ce nouveau cursus, il y aura deux diplômes avec une ou deux autres langues et un diplôme pour le seul enseignement du coréen. Cela a l’air d’être banal, mais pour la France, c’est une véritable innovation à laquelle nous travaillons depuis dix ans.
Des candidats en surnombre
L’engouement pour la langue coréenne ne s’est pas démenti jusqu’à aujourd’hui, en témoignent les 2 000 demandes que nous recevons depuis 3 ans alors que nous ne disposons que de 75 places. Mais plus que les chiffres, ce sont les raisons pour lesquelles les je unes, –mais pas seulement, j’y reviendrai, veulent apprendre le coréen. Effectuant chaque année une enquête générale sur les motivations des étudiants de première année, j’avais constaté que les motivations il y a 20 ans ne concernaient que très faiblement la k-pop. À cette époque les étudiants étaient intéressés par la culture, l’histoire, et les rapports géostratégiques entre les trois pays de l’Extrême-Orient. Certes, ils appréciaient aussi les dramas et le cinéma coréens. Il faut dire que ces étudiants avaient suivi la plupart du temps un cursus de japonais ou de chinois et s’intéressaient à la Corée comme troisième pays. Nous avions alors des étudiants passionnés de culture asiatique. L’époque a bien changé et aujourd’hui les motivations des étudiants sont tournés vers la K-pop, la cuisine, le charme des jeunes idols et le mode de vie coréen, quand bien même ils n’en connaissent qu’une facette. J’ai toujours pensé que peu importe les motivations de départ des étudiants, il appartient au corps enseignant d’élargir l’horizon des étudiants en leur faisant découvrir les autres parties de la société coréenne, et notamment la littérature, sujet auquel, il faut bien le dire, ils ne sont pas trop sensibles. Mais comment fallait-il faire quant à cette époque, les années 2000, le coréen n’était pas soutenu par les autorités universitaires ?
Connaissance et motivation
Comme tout enseignant, je m’interroge en permanence sur les lieux où s’origine la connaissance, où se développe la motivation pour apprendre consciencieusement, dans un monde où la concentration a de plus en plus de mal à se faire, tant les motifs de distraction sont importants. Il faudrait manquer de lucidité pour affirmer que la connaissance s’acquiert uniquement dans le système scolaire. Particulièrement de nos jours où les formes de socialisation se diversifient, où les technologies de l’information permettent d’acquérir des connaissances qui viennent concurrencer les savoirs académiques. C’est la raison pour laquelle nous avons développé à Aix-en-Provence des activités extérieures à l’université mais incluses dans notre activité de recherche en langue et littérature coréennes.
Une première réponse a été apportée dans les activités hors universitaires. Tout d’abord en lançant la revue Keulmadang, puis en invitant une trentaine d’écrivains lors de forums particulièrement appréciés du public, en invitant aussi pendant une année des professeurs coréens de littérature, ou encore en recevant en résidence d’écriture des écrivains. Pour parfaire le tout, nous avons créé une maison d’édition spécialisée dans la littérature coréenne. Toutes ces activités ont été menées en collaboration avec nos étudiants. Des étudiants pour lesquels nous voulions élargir leur vision de la Corée, en créant des activités extérieures, susceptibles d’améliorer leur pratique de la langue dans des activités à caractère public, voire professionnel.
Prenons l’exemple de :
L’école coréenne d’Aix-en-Provence
La langue coréenne ne s’enseigne pas uniquement au lycée ou à l’université. L’expérience de l’École coréenne d’Aix-en-Provence est à cet effet assez révélatrice de la percée du coréen. Si une langue est affaire de représentations du pays dont elle émane, elle est aussi affaire de « contamination ». Je veux parler ici de son développement à l’extérieur du cursus académique. En France les écoles coréennes, hormis celles de Paris, présentent la particularité d’être essentiellement constituées d’élèves français. En effet la communauté coréenne vivant en France est relativement petite, 15 000 Coréens environ, dont près de 3 000 étudiants. On comprend facilement que le rôle des écoles coréennes étant d’éduquer les jeunes enfants coréens ne sont pas énormément fréquentés par les Coréens eux-mêmes. En revanche, les élèves français ont trouvé dans ces écoles coréennes l’opportunité d’apprendre la langue coréenne, très peu présente dans les lycées en tant que langue LV 3. Quant aux adultes coréanophiles, ils trouvent dans le réseau des écoles réparties sur tout le territoire français de quoi assouvir leur passion pour la Corée. J’ai inauguré l’École d’Aix-en-Provence dans les années 2000. À cette époque-là, il y avait 3 étudiants. Nous en avons aujourd’hui entre 120 et 130 élèves. Nous constations alors que de plus en plus de jeunes français apprenaient le coréen, motivés par le désir de comprendre les paroles des chansons de k-pop. Bon nombre d’entre eux avaient déjà quelques rudiments de coréen appris dans les dramas. Comme bien souvent, ils connaissent les insultes ou le langage de la rue mieux que leurs professeurs.
Des enfants prescripteurs
L’École coréenne était un bon poste d’observation pour voir comment agissait le pouvoir de « contamination » d’une catégorie d’élèves sur une autre catégorie. Par exemple, le pouvoir de prescription des enfants sur leurs parents. Les jeunes élèves apprenant le coréen incitent involontairement leurs parents qui les accompagnent pendant le cours, à apprendre eux aussi le coréen. Parfois, ces parents néo-convertis au coréen emmènent leurs amis qui eux aussi se mettent au coréen, on pourrait dire, sans raison objective.
Cette appétence pour le coréen, il nous fallait la comprendre et voir de quoi elle était faite. On ne sera sans doute pas surpris d’apprendre que les enseignements de culture et de civilisation sont peu suivis voire pas du tout suivis par les jeunes élèves, tandis qu’ils ne manquent pas une minute de cours de langue. À l’inverse, les parents sont friands de culture et d’histoire coréennes. Ce qui est privilégié par les jeunes, c’est la langue outil, la langue instrumentale qui permet de comprendre les paroles de K-pop ou des dramas, d’échanger avec leurs interlocuteurs coréens sur des sujets superficiels, compte-tenu de leur faible maîtrise de la langue coréenne. Nous connaissons tous les dangers d’une langue qui devient langue-outil, langue de communication. Elle mène inévitablement à son appauvrissement sur la scène mondiale, tel que la langue anglaise est en train de le vivre. Mes collègues anglicistes à l’université s’en désespèrent. Ce n’est pas l’invasion de l’anglais dans une langue nationale, telle le konglish par exemple qui est inquiétante, mais l’utilisation d’une langue dans une mono-perspective, l’instrumentalisation de la langue, seulement guidée par le désir de communiquer, plus que par le désir de connaissance, de compréhension, qui est la cause de la paupérisation d’une langue. Paradoxalement le succès du coréen à l’étranger est aussi son principal danger. La langue véhicule nos représentations. L’adoption d’une langue, d’une littérature est affaire de représentations. C’est l’idée que l’on se fait de la Corée qui permet de choisir la langue coréenne. La langue coréenne se développe à grande vitesse en France, au point que la télévision, les radios nationales et les journaux nationaux proposent très régulièrement des reportages sur la Hallyu, sur le soft-power, sur la langue coréenne (mais jamais sur la littérature coréenne).
L’attrait du coréen repose sur l’accès récent de la Corée à la scène mondiale, il y a une vingtaine d’années. Le soft-power coréen dont on connaît à la fois la puissance, la subtilité et l’intelligence précède pour les jeunes Français le déclin de l’influence américaine, accusée d’exporter des standards culturels idéologiques, jugés trop agressifs, tandis que la culture coréenne serait jugée plus neutre, plus douce. La nouveauté réside aussi dans l’offre coréenne de produits culturels formatés. La Corée n’a inventé ni la pop, ni les dramas, mais elle a inventé une industrie de production venant remplir le vide laissé par les grands opérateurs culturels que furent le Japon, les USA ou la France. Les produits culturels coréens sont jugés exotiques, rafraîchissant, drôles ou artistiques et surtout à la portée de tous. Mais on leur accorde aussi le qualificatif de grâce ou de pureté. Par exemple, la politesse coréenne est fortement appréciée par les jeunes. Nos étudiants de coréen sont les seuls de toute l’université à s’incliner respectueusement devant leurs professeurs, à la grande surprise de nos collègues enseignants de langue asiatique. C’est ainsi que la Corée dégage un facteur de sympathie que j’ai rarement rencontré dans les autres langues. Bien sûr le japonais ou le chinois eurent dans leur temps de nombreux adeptes mais sans que pour autant un mouvement d’envergure aussi puissant que la Korean folie s’en dégage.
Soft-power coréen
C’est donc en profitant de ce fort engouement pour la langue coréenne que nous avons créé des activités à destination d’un public plus large que le seul public universitaire. L’idée, on l’aura compris, était de donner aux étudiants à côté des enseignements académiques, une mise en pratique concrète de la langue et d’approfondir leur regard sur la littérature en pratiquant le journalisme littéraire.
La revue de littérature Keulmadang
C’est ainsi que nous avons créé en 2009 la revue de littérature coréenne Keulmadang, d’abord sur le web, puis en version papier diffusée en librairie. Il n’existait pas à cette époque, et il n’existe toujours pas de revue de littérature coréenne paraissant régulièrement. Une autre revue, Tangun parait épisodiquement.
Keulmadang a été animée par une dizaine d’étudiants volontaires et leurs professeurs. Aujourd’hui encore, les deux rédactrices adjointes sont deux étudiantes, l’une en master de traduction littéraire coréenne et l’autre en doctorat de littérature coréenne. Ce qui nous a surtout fasciné dans cette expérience en créant cette revue littéraire c’est de voir l’évolution des étudiants, quand ils s’obligeaient à écrire des critiques littéraires, non plus dans le cadre académique mais pour un public plus large, les lecteurs de la revue. En découvrant la littérature coréenne, en écrivant leurs chroniques, les étudiants revisitaient le rapport entre langue coréenne et littérature. Ce fut aussi l’occasion d’une expérience intéressante : dans les cours académiques, les étudiants devaient rédiger un mémoire pratique, qui nous a permis de constater l’évolution dans les centres d’intérêt des étudiants. J’eus le bonheur de constater que certains étudiants travaillaient sur des sujets inédits, minoritaires comme la typographie et l’imprimerie coréennes, le Donguibogam동의보감, ou encore les Jongga종가, découvrant ainsi de nouvelles perspectives de la langue. Certains de ces mémoires furent publiés dans la revue Keulmadang et je me souviens que le dossier consacré à la poésie coréenne reçut un nombre de clics important (5 000 environ) score meilleur que bon nombre de romans d’écrivains confirmés.
15 ans déjà
Keulmadang arrive à sa quinzième année d’existence et nous sommes fiers de notre base de données comportant plusieurs centaines d’articles. En librairie, Keulmadang vient de publier ce mois-ci son 6e numéro consacrée à la littérature féminine de Corée et nous sommes à l’aube d’engager une nouvelle réflexion pour mieux promouvoir la littérature coréenne. En effet, la situation de la littérature coréenne en France et plus largement de la culture coréenne, nécessitent une réflexion nouvelle sur la place d’une revue de littérature coréenne dans le paysage éditorial français.
La situation de la littérature coréenne en France
La littérature coréenne dispose en France d’une ancienneté qui remonte au XIXe siècle lorsque fut adaptée une version de Chunhyang, sous le titre « Printemps parfumé », de Hong Jeong-u et publié en 1892. Le texte est précédé d’une longue préface, signée Joseph-Henry Rosny, dont voici le début : « Tchoun-Hyang est le premier roman coréen qui soit traduit en français, et même, nous croyons pouvoir l’affirmer, le premier qui soit traduit dans une langue d’Europe. ». En réalité, cette traduction est surtout une adaptation.
Ce texte de 1892 introduisit en France la littérature coréenne Printemps parfumé, sera suivi en 1895 d’une autre publication Le bois sec refleuri de J.H. Rosny et Hong Jeong-u paru chez Ernest Leroux.En 1934, Figuière édite à Paris un roman Miroir cause de malheur de So Yong-hae. Il y eut d’autres traductions éparses au cours des décades qui suivirent, mais il faudra attendre les années 1990 pour que la traduction d’ouvrages en série intervienne en France.
Les vagues de publication
La 1ère vague
En France trois principales vagues de publications coréennes ont eu lieu (mis à part les publications éparses, dont je viens de parler). La première vague date des années 1990, avec des auteurs comme Yi Munyol, Yi Cheong-jun, Park Wanso, Choe Yun, Kim Sung-ok, Choe Inhun, Cho Sehui… : ces auteurs publiés par la maison d’éditions Actes Sud, pionnière en la matière, a permis de découvrir une littérature coréenne puissante, d’une richesse mémorable, sous un angle qui nécessitait souvent une bonne connaissance de l’histoire de la Corée pour découvrir la portée réelle de ces œuvres. Comment en effet comprendre les œuvres de ces auteurs si on méconnaît les évènements historiques qui structurent la matière de ces livres ? Bien entendu, toutes les littératures du monde en sont au même point, mais pour la littérature coréenne, c’est certainement plus sensible quand on sait combien le rapport entre littérature et histoire est étroit, dans le dernier siècle notamment. Nous lisions dans ces textes une Corée en souffrance, peinant à sortir d’un passé douloureux, en marche forcée vers l’industrialisation du pays et les dégâts consécutifs. Une littérature magnifique, faite pour une génération de lecteurs que les références historiques et l’intertextualité nécessaire ne rebutaient pas, des lecteurs soucieux d’élargir leurs connaissances pour mieux cerner les contours du texte. Bien qu’il n’existe pas d’enquêtes (à notre connaissance) sur cette période, il est possible de formuler l’hypothèse selon laquelle, cette littérature s’adressait à un public de grands lecteurs, les plus sensibles à ce type de littérature, les plus curieux aussi des littératures étrangères.
La 2e vague
Dans les années 2000, l’éditeur Zulma nous donna à lire des auteurs comme Hwang Sok-yong, Lee Seung-u, Eun Hee-kyung, Kim Yu-jeong, Lee Je-ha, mais aussi deux pansori, le Chungyang et le Byeon Gangsoé. Pendant ces années 2000, il y a eu des succès de librairie, Hwang Sok-yong, Kim Young-ha ou Lee Seung-u. Avec ces nouveaux auteurs publiés, nous entrions dans une ère nouvelle, montrant une Corée qui passait sans transition d’une époque à une autre, d’une inquiétude à une autre, d’un espoir à l’autre. Nous sortions de la dictature militaire et de la modernisation pour entrer de plain-pied dans le 3e millénaire. L’éditeur Picquier spécialisé en littérature d’Asie constitua dans ces mêmes années un fond coréen important dans lequel on peut noter des auteurs comme Kim Young-ha, Kim Won-il ou encore Gong Ji-young. Picquier dispose aujourd’hui d’un fonds d’environ 100 titres coréens. De cette vague fit aussi partie l’Atelier des cahiers en 2006, donnant à lire des textes de Corée et d’Asie de l’Est. Dans la même période l’éditeur Imago publiait des textes de pansori, et de théâtre, faisant aussi le choix d’une littérature non commerciale. Ces découvertes littéraires furent comme bien souvent l’œuvre de passionnés, des traducteurs coréens et des réviseurs français qui osèrent soumettre aux éditeurs des manuscrits traduits avec l’aide des fondations coréennes. Avec cette deuxième vague de publications, les lecteurs français pouvaient découvrir une littérature moins tributaire de l’histoire du pays, plus accessible.
La 3e vague
La troisième vague de publications intervient à partir de 2010 sous l’égide d’une maison d’édition consacrée uniquement à la littérature coréenne. Decrescenzo Editeurs introduisit ce qu’il était convenu d’appeler alors les jeunes auteurs. En 12 ans, cette maison d’édition dirigée par Franck de Crescenzo a publié 80 œuvres coréennes, constituant avec l’éditeur Picquier le plus gros catalogue d’ouvrages coréens à ce jour. En 2021 naissait une maison d’édition consacrée au polar coréen, Matin calme. Bien entendu, il serait injuste d’oublier dans ce bref tour d’horizon, les éditeurs qui publient plus ou moins régulièrement la littérature coréenne, comme l’Asiathèque, Serge Safran, Belin, Rivages… Il y a aussi trois maisons d’édition spécialisées qui publient de la poésie coréenne, notamment les éditions Doucey, les éditions Circé et Sombre rets, qui a mis sa production en sourdine mais qui ne désespère pas de la reprendre. Il s’était ouvert deux maisons d’édition consacrées au manhwa mais depuis elles ont fermé leurs portes. Mais une maison d’édition spécialisée dans le manhwa et le webtoon coréens Kmics dirigé par Franck de Crescenzo s’est ouvert en 2023.
De crescenzo éditeurs
Avec la création de Decrescenzo éditeurs, nous poursuivions un double but : d’une part, augmenter le nombre de romans publiés en France et d’autre part, publier ce qu’il était convenu d’appeler les jeunes auteurs. Deux ans auparavant, nous avions créé la revue Keulmadang et nous avions constaté combien il était difficile de faire vivre cette revue compte tenu du faible nombre de livres coréens qui se publiaient à cette époque. Il fallait donc augmenter le nombre de titres publiés. En 2012, année de la création de Decrescenzo éditeurs, il se publiait à peine une dizaine de livres coréens. Aussi avons-nous pensé qu’en créant une maison d’édition spécialisée en littérature coréenne nous pourrions contribuer à élever le marché global de l’édition coréenne en France. Nous pensons avoir vu juste. Mais il y a une autre raison plus importante : nous voulions publier pour la première fois une nouvelle génération de jeunes écrivains, inconnus, jamais publiés en France, mais porteurs d’une autre sensibilité, d’autres préoccupations, d’autres drames Nous savons très bien que publier des auteurs inconnus est un grand risque que nous avons pris et nous sommes heureux aujourd’hui de constater que certains de ces écrivains ont un succès relatif en France. Nous étions en 2012 l’auteure Kim Ae-ran nous a paru incarner cette génération et cette littérature en train de naître. Elle fut notre première auteure publiée, et nous décrochâmes un prix de la traduction avec Kim Hye-gyeong. Suivirent une cohorte d’auteurs toujours aussi inconnus, comme Kim Jung-hyok, Han Yoo-joo, Pyun Hye-young, Park Min-kyu. Nous sommes fiers d’avoir publié les premiers les jeunes auteurs des années 2010 à côté d’auteurs confirmés comme Han Kang, Park Bum-shin ou Lee Seung-u, écrivain auquel j’ai consacré un ouvrage publié en France et traduit en coréen.
Parvenu à ce point de la conférence, il me faut aborder traduction, en donnant quelques chiffres concernant la traduction d’une langue minoritaire comme le coréen.
La traduction
Parallèlement à cette activité de diffusion de la littérature coréenne nous avons engagé avec Kim Hye-gyeong une activité de traduction. Dans toutes nos activités de recherche ou de traduction, nous avons toujours eu le souci d’intégrer et former nos étudiants. Naturellement, nous avons créé l’option de coréen dans le Master de traduction littéraire de l’université Aix-Marseille et parallèlement, nous avons envoyé à l’académie Literature Translation Institute of Korea les étudiants les plus qualifiés en langue pour un séjour d’un ou deux ans. Nous sommes heureux aujourd’hui de voir deux des élèves de l’académie Klti faire de la traduction littéraire leur métier. L’une traduit maintenant en solitaire des œuvres de la littérature contemporaine de Corée, et l’autre exerce maintenant la profession de traductrice de manhwa et enseigne la traduction à la Hangeul Hakkyo d’Aix-en-Provence.
Depuis de nombreuses années, la littérature anglo-saxonne domine le monde de la traduction. C’est la même chose en Corée. Elle représente 62% des traductions et près de 74% dans le roman. Suivent le japonais avec 11%, l’allemand avec 7%, l’italien avec 4,2% et l’espagnol avec 3,6%. Si je compte bien 5 langues se partagent quelques 88% des traductions. Il reste donc 12% pour toutes les langues du monde, chinois et russe compris. Il n’y a pas de statistiques officielles pour la langue coréenne mais en recoupant plusieurs données, il semblerait que le coréen tourne entre 0,1 et 0,3% des traductions. Vous avez en Corée la fondation Daesan et le Literature Translation Institute of Korea qui font un travail remarquable pour aider les traducteurs et les éditeurs. Qu’en serait-il si ces deux organismes n’existaient pas ?
L’embellie de 2016
Ce fut l’année du tournant. La Corée était invitée spéciale du salon du livre de Paris l’un des plus grands salons du livre du monde (180 000 visiteurs). Cette année-là, j’ai eu l’honneur d’être désigné par le Centre National du Livre coordinateur de la présence de la Corée à Paris. À ce titre, hormis les questions d’intendance, ma mission consistait à choisir les écrivains à inviter. Par convention avec le KLTI, nous devions inviter 36 écrivains coréens, tout genres confondus, dont 50% sur proposition française, la mienne, et 50% sur proposition coréenne le KLTI. Bien entendu, le choix fut difficile et nous avons essayé de monter le plateau d’écrivains le plus représentatif possible. Même si la situation coréenne de cette époque n’était pas au beau fixe, nous avons pu donner à lire et à voir au public français une belle représentation de la littérature coréenne.
Inévitablement la couverture médiatique fut à la hauteur de l’événement et j’ai bien cru cette année-là à un décollage de la littérature coréenne en France. Mais comme toujours, comme ce fut le cas avec d’autres pays asiatiques invités d’honneur au salon du livre de Paris, l’événement terminé la pression retomba et les ventes aussi. Après le salon, il fut plus difficile de travailler avec la presse qui avait fourni un effort au moment du Salon mais inévitablement se désintéressa du sujet dès que l’événement fut achevé. Le salon de Paris terminé, le désintérêt s’installa et sonna un peu le glas des espérances.
Nous pouvons dire aujourd’hui que la situation a changé et la littérature coréenne se porte beaucoup mieux en 2023 qu’elle se portait en 2016. Que s’est-il passé entretemps ?
La littérature coréenne en 2023
Depuis les 3 vagues de publication dont je parlais tout à l’heure, l’image de la Corée auprès du public a encore changé. Le soft-power engagé dans les années 90 commence à produire ses meilleurs effets depuis 2019 environ. La K-pop et les dramas ont été au premier plan de ces effets et BTS a joué un rôle primordial, en donnant deux concerts la même année, où en quelques heures 70 000 billets furent vendus. 60% des 230 millions d’abonnés Netflix ont regardé un contenu coréen. Le cinéma a joué un rôle moindre, les films à succès n’enregistraient pas d’entrée record jusqu’à ce qu’en 2019 le film Parasite de Bong Joon-ho obtienne la Palme d’Or à Cannes et enregistre 1 710 000 entrées qui fait de ce film la Palme d’Or qui a recueilli le plus d’entrées à ce jour. Bien entendu, nous sommes loin des scores des films populaires, mais il faut se réjouir de cette première fois qui permettra peut-être aux distributeurs français de se montrer moins frileux avec le cinéma coréen.
Ajoutons à cette influence celle des téléphones Samsung qui devancent Apple en France et quoique beaucoup plus minoritaires les voitures coréennes sont parmi celles qui se portent le mieux sur le marché depuis le COVID. La multiplication des restaurants coréens (plus de 200 à Paris), souvent tenus par des non coréens, et la popularité du kimchi sont autant d’atouts du soft-power coréen. Ces faits isolés ont eu en réalité une influence cumulée sur le développement de la langue coréenne. On comprend peut-être mieux ce que j’ai voulu dire par le pouvoir de « contamination » ou de dissémination. Dit autrement le marketing de la hallyu a permis non seulement le développement d’un certain nombre d’activités, cinéma, cuisine, K-pop, drama, mais chacune de ces activités en a contaminé une autre. Les effets du soft-power se font indéniablement sentir sur ce que j’appellerai le mode de vie culturel des Coréens. Cela veut dire que les effets touchent à une forme de culture globale de la Corée. Et cette culture globale a un effet retentissant sur le désir des Français d’apprendre la langue coréenne. Que les grands médias nationaux consacrent des reportages et des documentaires à la Corée montre à quel point le soft-power coréen est efficace en France.
Mais cette situation bénéficie-t-elle à la littérature ?
Le paysage éditorial français est entré dans une concentration sans précédent des très gros éditeurs, au point que c’est à Bruxelles, le cœur de la communauté européenne que se valident ou non ces concentrations. Dans une époque de resserrement du marché, les opérateurs concentrent leurs forces, tant dans la publication que dans la diffusion. Le phénomène déteint sur la librairie qui elle aussi confrontée aux difficultés structurelles du marché a tendance à se concentrer sur ce qui se vend le mieux et surtout le plus vite. On voit bien comment dans ce contexte, les langues aussi éloignées des langues romanes ou germaniques ont du mal à émerger.
Pourtant, la situation est paradoxale. Deux romans coréens parus en 2022 ont réalisé un excellent score dépassant chacun les 30 000 exemplaires en deux versions. À noter que dans les deux cas, c’est la version de poche, soit un livre très peu cher, qui s’est vendu le mieux. Deuxième remarque, l’un des deux livres portaient un titre japonais du nom d’une machine à sous, et il n’est pas du tout interdit de penser que la confusion a pu jouer quand on connaît l’attrait de la littérature japonaise en France depuis de nombreuses années. Ces deux succès de librairie cachent une situation qui en fait n’a pas beaucoup évolué, le reste de la production n’atteint pas des scores aussi importants. Cependant, l’effet soft-power joue aussi dans les grosses maisons d’édition, qui publient un titre par-ci par-là, espérant tomber sur le best-seller. Des maisons d’édition renommées tentent ainsi leur chance, ignorant sans doute que sur les 10 000 maisons d’édition en France, 19 d’entre elles seulement concentrent 80% des best-sellers. Cependant, pour les autres maisons d’édition, les ventes ne sont pas flamboyantes. La France publie chaque année environ 80 000 titres, parmi lesquels environ 12 000 titres étrangers et parmi ces titres étrangers 50 ou 60 titres coréens. Un chiffre insuffisant pour être visible sur le marché, quand on le compare aux 7500 livres anglais et aux 1500 livres japonais. Toutefois, globalement, la littérature étrangère se porte de plus en plus mal en France. On estime qu’elle a l’an dernier reculé de 9%. Une situation curieuse dans un monde de plus en plus globalisé, ouvert aux échanges et aux cultures étrangères. Un succès de librairie en langue étrangère est estimé aujourd’hui à 10 000 exemplaires quand il était estimé à 30 000 exemplaires autrefois. Ce repli concerne évidemment toutes les littératures étrangères. Quels sont les arguments le plus souvent avancés : l’augmentation du prix d’achat des droits, qui empêchent les maisons d’édition françaises, y compris de taille moyenne, d’acheter plus de droits étrangers. Les prix montent mais les ventes ne suivent pas. Autre argument, ce sont les grands lecteurs qui sont le plus ouverts aux littératures étrangères. Ce sont ces grands lecteurs qui sont les plus curieux envers les littératures du monde, les plus enclins à découvrir et à prendre des risques avec des auteurs qu’ils ne connaissent pas. Or le nombre de grands lecteurs diminue sans cesse. La concentration sur quelques auteurs de renom comme Murakami Haruki, Harlan Coben ou Elena Ferrante, ce que l’on appelle les valeurs sûres de l’édition et dont on sait peu ou prou que le lecteur ne sera pas déçu par l’auteur.
Le prix du livre
Il faut tenir compte en France du prix très élevé du livre. Lorsqu’un roman courant peut coûter 35 000 wons, le lecteur n’a pas tellement envie de se tromper avec un auteur qu’il ne connaît pas. Il aura tendance à se réfugier sur des auteurs à fort potentiel médiatique. Inévitablement le prix du livre freine aussi le désir de découvrir des auteurs inconnus ou des littératures à faible rayonnement.
Une autre hypothèse résiderait dans le fait qu’il y a un manque d’ouvrages sur l’histoire de la littérature coréenne. Les œuvres classiques coréennes sont majoritairement absentes des traductions. Il n’y a que très peu d’auteurs de la période 1900-1960, à quelques exceptions près, les auteurs des siècles précédents ne sont pas traduits, à l’inverse des littératures chinoise et japonaise où les classiques de poésie, de religion et de fiction sont nombreux. La situation de l’édition en sciences humaines et sociales est quasiment inexistante. Comment connaître et apprécier la littérature coréenne si on ne connaît pas la pensée coréenne classique et surtout contemporaine ? Les ouvrages de philosophie, de sociologie coréenne sont absents du paysage éditorial sauf pour les ouvrages sur la Corée du Nord. Ces ouvrages de sciences humaines et sociales ou de critique littéraire ne représentent pas un gros potentiel de ventes. Mais, combien ils sont nécessaires !
Enfin, une dernière remarque : la littérature coréenne a pour objectif d’intégrer la littérature mondiale. Si elle ne veut pas courir le risque de se diluer dans celle-ci, elle doit impérativement conserver sa spécificité coréenne. Decrescenzo éditeurs a une longue pratique de la diffusion, dans les salons du livre, dans les librairies et dans les conférences que je donne tout au long de l’année. Que nous demandent nos lecteurs : ils veulent des romans qui parlent de la Corée, de son histoire, de sa culture, de sa cuisine, etc.
Conclusion
Nous sommes face à une grande perplexité : la Corée dispose dans le monde et en France en particulier d’une image positive et d’un capital sympathie que je n’ai vu pour aucun autre pays. Ses industries culturelles sont appréciées, les touristes sont de plus en plus nombreux à se rendre en Corée, il y a toujours plus d’élèves qui apprennent la langue coréenne, les dramas, la K-pop, la cuisine, la mode coréenne sont appréciés, le cinéma coréen dispose d’une belle image, avec des réalisateurs comme Bong Joon-ho, Lee Chang-dong, Hong Sang-soo ou le regretté Kim Ki-duk mais comment se fait-il que la littérature n’arrive pas à décoller de la même manière ? Je dois avouer que c’est une grande question et probablement il faudrait des recherches pour comprendre ce phénomène. La hallyude la littérature coréenne n’est pas encore effective. Malgré les efforts des fondations coréennes, des petits éditeurs français, des traducteurs, le succès régulier n’est pas encore présent. Certes, un titre aura du succès de temps en temps. Mais les ventes ne sont pas les seuls indicateurs de la bonne santé d’une littérature. Il nous paraît important que de nouveaux médiateurs comme la revue Keulmadang effectue ce travail de fond nécessaire à la littérature, que des éditeurs passionnés publient régulièrement, mais aussi que les disciplines des sciences humaines et sociales soient mieux représentées dans les catalogues des maisons d’édition. On le voit, c’est un travail de longue haleine qui attend la littérature. Nous pouvons miser sur un espoir : que la langue coréenne continue de faire de nombreux adeptes, car de la langue à la littéraire, il n’y a qu’un pas.
Conférence prononcée à la remise du Prix littéraire International Changwon KC
La fascination qu’exerce sur moi la poésie coréenne n’a d’égale que la fascination que j’éprouve à lire les romanciers coréens, et parmi eux les jeunes romanciers, bien inscrits dans leur époque, une époque aussi troublée que troublante, de laquelle le lecteur que je suis, tente d’extraire des catégories susceptibles d’illustrer la période que traverse la littérature coréenne et de cerner de quoi la jeune littérature coréenne contemporaine est faite ?
Littérature dystopique
Dans cette perspective, la figure de l’ennemi m’est apparue comme une figure essentielle de la littérature coréenne du XXIe siècle. Par ennemi, j’entends aussi bien l’ennemi réel, celui qui veut abattre ou domestiquer son adversaire, que l’ennemi dissimulé dans le monde moderne. Bien entendu, l’occupant japonais ou le frère ennemi du Nord ne sont en rien comparables à la solitude organique des sociétés contemporaines ou à la pollution ou encore à la marchandisation généralisée de la vie, que j’aborde dans la littérature comme étant des ennemis métaphorisés. Sans complaisance aucune de ma part. ce qui m’intéresse ici, c’est de déceler en quoi cette figure de l’ennemi influence la création littéraire contemporaine. C’est donc une partie de ce travail que je reprends devant vous.
Une littérature accrochée à l’Histoire
La littérature coréenne du XXe siècle illustre le rapport étroit établi entre les évènements historiques vécus par le pays et la production littéraire des écrivains. Certes, le cas n’est pas spécialement coréen et d’autres pays peuvent présenter les mêmes caractéristiques, mais rares sont les pays qui ont autant souffert de diverses manières comme a souffert la Corée, entre 1900 et 1990. Il n’est pas utile ici de rappeler ce siècle de souffrances avec l’occupation japonaise, la guerre, les dictatures, avant que le pays trouve la stabilité à l’orée des années 90. Pendant un siècle, l’ennemi et la cohorte de drames qu’il supposait, a occupé l’imaginaire coréen. Dans un tel contexte, la littérature ne pouvait rester en dehors des évènements historiques. La littérature s’est habituée à vivre avec l’ennemi, à le regarder, à l’ignorer, à y résister, à le défier, à l’exorciser, ou à collaborer. Par sa présence quasi permanente durant 90 ans, l’ennemi a constitué en Corée une part de l’identité individuelle et collective, voire une part de l’identité nationale. L’ennemi vaincu, le pays connut une stabilité durable. Mais la cicatrice resta profonde. C’est une constante de notre psychologie autant individuelle que sociale, l’ennemi ne disparaît jamais complètement.
L’ennemi disparu laisse toujours un vide. Non qu’il soit regretté mais la fonction symbolique qu’il représentait demande à être remplacée. Les générations qui n’ont pas connu ces ennemis-là en gardent malgré tout la trace.
La littérature ne naît pas d’un désert social. Elle est en prise avec les événements historiques du pays. JMG Le Clezio écrit : Ce passé [le passé de souffrances] n’est pas résorbé. Il ressort dans l’imaginaire des jeunes auteurs, il fonde les mythes et les obsessions, il nourrit cette sorte de dérision amère qui a parfois, comme la recherche de la vérité, un goût de vengeance.[1] Pour les jeunes écrivains, la figure de l’ennemi s’est imposée comme thème majeur de la dystopie. En évitant toutefois une généralisation excessive, il n’est pas faux d’affirmer que la tonalité des écrits contemporains n’incite, hélas, pas à l’optimisme. Les thèmes allant du réalisme au fantastique décrivent une société oppressante dans laquelle les individus éprouvent un mal-être récurrent. Les exemples sont bien trop nombreux pour être cités. Ce mal-être s’illustre au travers d’ennemis qui contrairement aux ennemis du passé ne sont pas faciles à vaincre.
Littérature et désert social
La dystopie ne manque pas de sous-thèmes : la dictature, fut-elle celle de l’argent, le crime, la corruption, le piratage, l’excès de pouvoir, le contrôle social, les atteintes à la nature, l’oppression des minorités, les crimes sexuels, la liste paraît sans fin.
Que s’éloignent les figures séculaires de l’ennemi propres à l’histoire coréenne et apparaissent des ennemis modernes et avec eux, de nouvelles sources d’inspiration chez les écrivains. Dans une magistrale étude sur la peur[2] en Occident, Jean Delumeau montre qu’à toutes les époques où l’autorité (morale et politique) s’est effacée, toutes sortes de craintes sont venues se loger dans l’espace vide et ont fabriqué des ennemis réels ou imaginaires. Ce qui fût une part de l’identité d’un peuple, ce qui fût une part de l’Histoire du pays se trouve en nécessité de reconversion. L’ennemi, en tant que source d’inspiration devient nécessaire. Certes, les nouveaux ennemis ne sont pas autant fédérateurs que les ennemis du passé. Les nouveaux ennemis sont la plupart du temps silencieux. Parfois même, ils se parent des atours de la normalité. Quoi de plus normal que d’être éco-anxieux face au dérèglement climatique ?
Ces ennemis ne sont pas toujours propres à la Corée et se partagent avec de nombreux autres pays : la solitude, l’excès de travail, le chômage, le bas salaire, l’addiction aux technologies, les difficultés de communication, le racisme, la dépendance, les mondes virtuels, les crises de conscience et d’identité… Autant de peurs universelles provoquées par les démons de la mythologie mondiale : l’argent roi, les guerres, les pandémies, l’insécurité grandissante, la société de consommation… Et surtout, l’idée que rien jamais plus ne sera comme avant. « La vie bonne » après laquelle courent les philosophes depuis l’Antiquité est mise à mal par la cohorte des ennemis modernes qui inspirent tant la littérature contemporaine.
La littérature liquide
Les écrivains coréens d’aujourd’hui, orphelins des ennemis du XXe, affrontent d’autres ennemis et profilent un monde qui n’a rien de réjouissant. L’Utopie a laissé la place à la Dystopie. Ce genre littéraire aux prédécesseurs prestigieux, parmi lesquels on peut compter Zamiatine, Orwell ou Huxley, présente une société dans laquelle les êtres humains soumis à un pouvoir inexorable ne s’appartiennent plus. Ils vivent dans l’angoisse permanente d’un monde unidirectionnel, condamnés à des tâches privées de sens, sous le contrôle d’une nouvelle et sophistiquée dictature. Ces ennemis mondialisés, lovés le plus souvent dans les replis nauséabonds du monde marchand donnent une forme à l’angoisse de l’inconnu. Notre époque liquide, telle que la définit Zygmunt Bauman[3], se traduit par de brusques changements des conditions dans lesquelles ses membres agissent, rendant difficile, sinon impossible leur fixation en habitudes, en coutumes, en histoire. Cette « liquidité » favorise l’émergence d’ennemis customisés que chacun peut inventer au gré de ses besoins, y compris quand nul danger ne guette. Les jeunes auteurs coréens excellent dans le genre et donnent à voir un monde à venir dans lequel il nous faudra survivre, si cela sera possible, au prix de grands efforts.
À quoi sert la poésie
Dans son recueil de poésie Celui qui garde ses rêves Ma Jong-gi pose la question suivante : À quoi sert un poète? Suit une longue liste d’exemples de peuples qui se détestent, de pays qui se déchirent, d’ennemis sans cesse renaissant de leurs cendres. Mais Ma Jong-gi ne peut répondre à la question qu’il pose. Pas plus que n’ont pu répondre les poètes français qui se sont posé la même question ou encore Hölderlin : « À quoi bon des poètes en temps de détresse ? » S’il n’y a pas de réponse possible, il n’y a pas non plus de réponse souhaitable. La poésie existe dans cet espace sans réponse. C’est dans ce quasi vide métaphysique que le poète explore les conditions d’un monde vivable.
Résistance poétique
La poésie prend alors fonction de résistance et tire sa noblesse de sa marginalité même[4]. Le poète puise sa force dans la résistance. Il résiste à la dystopie sans avoir besoin de réhabiliter l’utopie. Il est le funambule sur sa corde. Il sait qu’il relève d’un art entré dans l’oubli, dans une parole devenue inaudible. Dans un monde où ce sont désormais les « contenus » qui prévalent pour faire tourner la machine des « industries culturelles », la voix du poète risque de s’enrouer. Pourtant, la langue dont il dispose pour se faire entendre est une langue sans équivalent : En ces temps d’hystérie expressive, de profusion des signes, de leur hypertrophie dans la multiplication des médias qui les véhiculent sur la diffusion permanente, sans solution de continuité aucune, tohu-bohu énorme où tous les sens se superposent et s’annihilent, la pauvreté de la poésie, la modestie de ses moyens, sa nature rétive à l’exploit et à la démonstration agressive lui confère paradoxalement une puissance d’objection maximale.[5]
La langue poétique est rupture, conquête, elle se joue de la langue ordinaire, de la logique, de la narration. La langue poétique s’affranchit des conventions, explore des sentiers inconnus, mêle ancien et nouveau, nostalgie et espoir. Hormis quelques notoires exceptions, la langue a disparu dans l’enjeu romanesque, mais elle n’a jamais été aussi vivante dans la poésie.
La quasi-disparition des enjeux dans la littérature, l’affrontement des écoles littéraires n’ayant plus lieu, il appartiendrait au poète non seulement de nous dire le monde mais de nous dire aussi comment y parvenir. En ce sens tandis que le roman ne cesse d’exorciser l’ennemi, le poète déplace le terrain de l’adversité au cœur même du langage. Romancier et poète prennent chacun à leur façon l’ennemi comme révélateur d’un monde chaotique. Mais le roman n’a plus l’ambition d’y remettre bon ordre, il semble avoir abandonné ce rôle à la poésie.
Le roman dystopique affronte l’ennemi, espérant le vaincre, il sépare le Bien du Mal, le Juste de l’Injuste, le Vrai du Faux. Pour l’affronter, toutes les stratégies sont bonnes. Il faut séparer, diviser, morceler. C’est que l’ennemi est coriace et les armes pour lutter contre lui sont faibles.
Dans la mythologie grecque, Métis première épouse de Zeus est une divinité très intelligente. Hésiode la décrit comme « celle qui sait plus de choses que tout dieu ou homme mortel ». Elle tire son intelligence de sa capacité à s’adapter aux situations en réunissant les éléments contraires : Métis réunit. La poésie est fille de Métis. Le poète réunit, rassemble, relie. Vaillamment, il unit la passion à la raison, empêchant que ne se séparent le connu de l’inconnu. La poésie exprime, à bout portant, ce que le roman par nécessité dilue. Le poète se préoccupe peu de l’ennemi, occupé qu’il est à vivre au cœur de l’émotion, cette corde vibratoire sans laquelle la poésie n’est pas. Il se courbe sous le vent, se baigne sous l’averse, se pétrifie sous la neige pour avoir indissolublement réuni langage et nature. Le poète ne se nourrit pas du sang de l’ennemi, il le laisse circule dans les veines du monde.
Inutile ici d’opposer roman et poème. Chacun affronte à sa manière la douleur d’être, la quête du devenir. La forme du roman se prête à la destruction, à l’agression, à la condamnation. Le poète est fait d’un autre bois.
Sa langue n’est pas la langue de la frontalité, elle n’est pas non plus la langue de la violence. Si violence il doit y avoir ce serait plutôt la violence des émotions. Non, le poète n’affronte pas, le poète contourne. « La poésie ne sait pas de quoi elle parle, elle est donc fondamentalement une école du doute, plus qu’une école de la certitude[6]. » Le poète est un danseur exercé à faire un pas de côté, que la liberté formelle lui octroie.
« Le poète a toujours raison qui voit plus haut que l’horizon » chante Jean Ferrat d’après un poème d’Aragon. Pour voir plus haut que l’horizon, le poète déplace l’affrontement au sein même du champ poétique. Élargir la réalité, c’est établir des passerelles entre le profane et le sacré, entre l’hier et l’aujourd’hui, entre le monde aérien et le monde chtonien, élargir la réalité c’est abolir les frontières et tisser un lien entre les époques, c’est par le Grand Tout que le poète convoque le mieux le présent. Par la langue libérée, il déplace, fragmente, élargit, réunit, comme Métis, fille de l’eau, réunissait sagesse et intelligence.
Heureux lecteur coréen que la passion de la poésie continue d’animer, heureux acheteur coréen devant les piles de recueils de poésie dans les librairies. La poésie coréenne continue de bien se porter, tandis que la poésie française ne voit plus que « des lecteurs qui se sont perdus en route » comme le disait Michel Deguy[7]. En France la poésie se meurt dans le silence. Yves Bonnefoy, grand poète français affirmait qu’un pays qui oublie la poésie n’a pas d’avenir. Je suis heureux de constater que cela ne vaut pas pour la Corée.
Jean-Claude de Crescenzo 15’
14 octobre 2023
[1] Jean-Marie Gustave Le Clézio, in Lettres de Corée, NRF, N° 586, Avril 2008.
[2] Jean Delumeau, La peur en Occident, Fayard, 1978
[3] Zygmunt Bauman, La vie liquide, Fayard Pluriel, 2016
[4] C. Andreucci, La poésie française contemporaine, enjeux et pratiques, conférence prononcée à la Faculté de Lettres de Porto, le 16 mai 2003, disponible sur https://ler.letras.up.pt/uploads/ficheiros/4370.pdf
[5] Jean-Pierre Siméon, Petit éloge de la poésie, Folio Gallimard, 2021
Conférence prononcée à l’École Nationale Supérieure de Hué (Vietnam)-octobre 2023
Jean-Claude de Crescenzo, fondateur des Études coréennes de l’Université d’Aix-Marseille. Directeur de la revue de littérature coréenne Keulmadang, chercheur-associé à l’Institut de Recherches Asiatiques (Irasia), il est titulaire de nombreux Prix et ses ouvrages sont régulièrement publiés en Corée du Sud.
Le confucianisme comme dispositif
La Corée est devenue en moins de 50 ans l’une des grandes puissances économiques du monde.Le système éducatif couplé aux politiques d’innovation technologique sont deux facteurs qui ont permis de réaliser cet exploit. La Corée, pour des raisons historiques de constitution de la nation, a fait du confucianisme le soubassement de la pensée collective. Le confucianisme a été incorporé au sens littéral de ce verbe, c’est-à-dire unir une matière à une autre, unir un corps à un système, dans tous les secteurs de la vie sociale, administrative, politique et économique. Depuis l’ancienne dynastie Choseon, le confucianisme est devenu idéologie d’État. Au fil du temps, il s’est constitué en dispositif, au sens où Foucault, Agamben, voire Althusser l’ont théorisé, à savoir un ensemble de pratiques, de pensées, de discours, d’architecture, d’activités dans la perspective d’établir aussi bien une conduite d’action qu’une domination de ce dispositif sur l’action, et par contrecoup une domination sur les consciences.Présent dans chaque acte, le confucianisme est devenu une praxis, au sens aristotélicien ,à savoir une activité qui transcende le sujet, et ce quelque soit sa classe d’appartenance.
Le système éducatif coréen
Avec l’emprise du confucianisme sur la vie publique et privée, le pays s’est transformé en passant d’une économie assistée à une économie libérale parmi les plus compétitives mais aussi les plus dures du monde. L’éducation, autrefois considérée comme un facteur d’émancipation s’est progressivement transformée pour accompagner les mutations de la société. Le temps où les enfants apprenaient les caractères chinois sagement assis autour de leur maître est révolu.Dorénavant, l’éducation doit coller aux besoins du marché.L’investissement massif dans le système éducatif et son couplage à l’économie a évidemment produit des résultats étonnants, classant désormais la Corée au 11e rang des nations les plus développées. 2
Ainsi furent directement privilégiées les matières à fortes plus-values économiques. Dans un pays qui dispose de peu de matières premières, la connaissance est devenue une matière de première importance.Le modèle éducatif coréen est présenté un peu partout dans le monde comme un modèle idéal et depuis les années 60 les investissements dans l’éducation n’ont cessé de croître. La Corée dispose d’un réseau d’universités extrêmement important, largement plus étendu que le réseau français, et deux d’entre elles figurent dans les 50 premières universités du monde selon le classement de Shanghai. Le confucianisme s’est imposé comme la valeur indispensable à l’accomplissement du but, même s’il s’agit d’un confucianisme utilitaire promouvant les capacités d’obéissance, le désir de progresser, la possibilité d’obtenir une vie meilleure.On étudie beaucoup en Corée, dans un système que beaucoup estiment être le meilleur du monde1 l’éducation est devenue une obsession nationale et les familles, s’y adonnent corps et âme. La perspective de l’Homme de Bien, cher au confucianisme (Ren) conserve son enveloppe extérieure, tout en modifiant son substrat intérieur, à savoir l’accomplissement de soi. Il s’agit désormais de triompher plutôt que s’accomplir. Ce triomphe nécessaire se marque par le désir d’ascension sociale.La course à l’entrée dans la meilleure université, est devenue en quelque sorte un sport national. Le jour du suneung (수능),concours d’entrée à l’université, le pays tout entier s’arrête. La circulation est fluidifiée vers les lieux de concours, les entreprises recommandent à leurs salariés d’arriver un peu plus tard pour libérer la route, la police se met au service des étudiants, les temples et les églises se remplissent de mères en prière pour la réussite de leur enfant, la télévision accorde toute leur attention à la future élite. Connaissez-vous un autre pays qui bloque son espace aérien aux avions le jour de l’oral, pour ne pas perturber le déroulement de l’examen?Au plus haut niveau de l’État, l’éducation est considérée comme une cause nationale et le pays tout entier a intériorisé cet objectif. Il en résulte inévitablement une compétition entre élèves et étudiants d’université, compétition souvent intenable qui sera plus tard reproduite dans le monde des entreprises et des institutions.
1 Source: The éducation for all Development Human, 2023
L’investissement personnel et familial
La Corée néolibérale a réussi le tour de force de libérer à la fois le marché et les consciences, la fin justifiant souvent les moyens. Dans ce contexte de la mondialisation, la transformation des mentalités est jugée prioritaire pour 3
favoriser l’adaptation aux contraintes de plus en plus souvent imprévisibles (conf. le coronavirus ou la guerre en Ukraine).Dans cette perspective, le dispositif d’éducation joue un rôle majeur.Les équipements scolaires et universitaires sont de qualité et favorisent non seulement l’apprentissage mais aussi la vie sociale autour de l’école ou de l’université. La vie d’un collégien ou lycéen est souvent vécu comme un enfer.On peut le comprendre quand on connaît son emploi du temps, soit 50 h par semaine. Lever tôt le matin, une journée de cours, apprendre le plus souvent par cœur, puis les instituts privés pour approfondir plusieurs matières jusqu’à la nuit venue, se coucher tard, se lever tôt et recommencer le lendemain. Mais la vie des parents n’est souvent pas meilleure. L’éducation coûte cher, environ 20% des revenus. Celles que l’on appelle les «mamans tigres»et les «papa soies», occupés à la défense et à la protection de leurs enfants, afin qu’ils effectuent les meilleures études possibles, des parents souvent endettés pour payer les meilleures institutions privées à leurs enfants, sans compter les frais d’inscription qui peuvent atteindre des sommes difficiles à supporter.La Corée est numéro 1 parmi 36 pays concernant l’endettement des ménages (2). Avoir 2 ou 3 enfants en Corée peut être considéré comme un signe extérieur de richesse. Et après tous ces efforts, rien ne garantit de trouver un emploi satisfaisant pour elle sur les 400000 diplômés annuels, les Chaebol (재벌)ces grands groupes principaux fournisseurs d’emploi n’en recrutent que 100000, tout en travaillant plus, puisque le gouvernement recommanda dans un premier temps la semaine de 120h, avant de se fixer sur la semaine de 69h (actuellement 52h). Si la Corée néolibérale a réussi à libérer le marché, elle a aussi libéré les pulsions. Pour que l’économie de marché fonctionne, le consommateur doit subir le moins d’entraves possible.Le confucianisme le plus étroit avait réussi à faire fonctionner cette idéologie comme un principe de canalisation des pulsions, indispensable à l’effort individuel comme à l’effort civique. Mais les temps changent.
(2) Source : Institut de la finance internationale (IIF)
L’affaiblissement d’une idéologie
L’affaiblissement du confucianisme semble aller de pair avec les mutations auxquelles se confrontent le pays.Les usages et manières de faire qu’il supposait deviennent obsolètes aux yeux des catégories les plus jeunes. On a vu apparaître pendant les manifestations de 2016 concernant la destitution de la présidente que les manifestations prenaient aussi pour cible les attitudes les plus insupportables du confucianisme, notamment la priorité accordée aux plus âgés, la corruption, 4
les comportements autoritaires, l’obéissance sans cesse sollicitée. Dans le naufrage du bateau Sewol qui fit 300 morts parmi les lycéens qu’il transportait, les seuls qui s’en tirèrent furent ceux qui désobéirent aux consignes de leurs professeurs. L’idée que lorsqu’on est jeune la vie se résume en étude, voire gavage, obéissance et faible perspectives professionnelles deviennent de plus en plus insupportables, les jeunes accusant le confucianisme comme responsable de la mauvaise vie.
Confucianisme et éducation
Comment continuer de transmettre sous l’égide d’un confucianisme régulateur, quand le rythme des mutations s’accélèrent parmi une population notamment les jeunes rejetant les principes confucéens qui ont aidé à l’émergence de la Corée sur la scène mondiale. Comment transmettre la connaissance dans un contexte où d’une part les sources de la connaissance ne sont plus seulement académiques.Quid de l’apprentissage quand les sources de l’éducation sont autant parcellisées, voire atomisée à notre époque. Onpeut en apprendre beaucoup sur la sociologie de la Corée en écoutant les paroles des chansons de BTS. Comment passer de la verticalité des organisations autoritaires comme le futest parfois comme l’est encore l’éducation, àl’horizontalité que suppose les attentes sociales?Le fonctionnement pyramidal se heurte aux formes de socialisation de plus en plus horizontales.
L’enseignement coréen, fut-il d’excellente qualité, n’en est pas moins une culture du bachotage :pédagogie du«par cœur», faible participation des élèves ou des étudiants, priorité donnée aux disciplines techniques et scientifiques, culture de l’obéissance… L’enseignement de la culture, de la littérature, des arts reste à la fois plébiscité pour leur esprit libertaire, tout en étant décrié, surtout par les parents pour sa faible possibilité d’obtenir un statut social enviable.
Quel intérêt d’apprendre les sciences humaines et sociales quand celles-ci sont aussi faiblement pourvoyeuse de prestige social et de statut financier. Enfin, dernier point :quelle inscription dans une société qui privilégie la réussite sociale au détriment des valeurs soutenues par le confucianisme jusqu’ici, notamment quand il promouvait les questions d’esthétique relative au Beau et au Vrai.
En conclusion: les Coréens notamment les plus jeunes se détournent du confucianisme historique pour l’inégalité entre les individus qu’il suppose et les (5) contraintes qu’il impose, notamment l’obéissance et le respect d’individus classés dans une hiérarchie autoritaire dominant les organisations, qu’elle soit école, université ou entreprise. L’un des facteurs de réussite de la Corée repose sur le rapport entre esprit civique du peuple et désir de réussite sociale des individus, ces derniers travaillant aussi bien pour leur compte que pour le bien de la patrie.Mais la montée en puissance des classes moyennes, jeunes, urbanisées, en prise avec les cultures mondialisées, s’accommodera-t-elle longtemps encore du discours patriotique? La question est de taille:au moment où la Corée est confrontée à de profondes mutations telles que la révolution sexuelle, la démocratisation, le refus populaire de la corruption, le multiculturalisme, dans une économie et une diplomatie mondialisées, comment le confucianisme se retrouve-il secoué par les mouvements internes à la société et ses signes avant-coureurs, tels que le refus de prendre en charge les parents âgés, de se marier tôt, de faire des enfants, la disparition de formes usuelles de politesse, etc.
L’esprit du confucianisme s’érodant avec la postmodernité, l’économie libérale ayant besoin de toujours plus de liberté, de créativité, d’innovation, de briser ce qu’elle appelle les carcans, explorant sans retenue les secteurs les plus tournés vers le futur, métavers, transhumanisme ne peut plus s’accommoder des vertus de retenues, d’obéissance, de modération et de culture que suppose le confucianisme. Quel type d’organisation pédagogique, scolaire, universitaire pourront-elle accompagner la contradiction que nous entrevoyons, entre liberté et contrôle, entre soumission et indépendance. À moins que tout simplement la société décide purement et simplement l’abandon des principes constitutifs du confucianisme.6
BIBLIOGRAPHIE
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Levi, J., «Confucius», Albin Michel Spiritulités vivantes, 2002
Sancho, I., «le confucianisme en Corée: une introduction», (hal-02906315), 2015
Zhao J., et Wu, G., « L’héritage de Confucius », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 79 | décembre 2018, mis en ligne le 01 décembre 2020, consulté le 09 septembre 2023. URL : http://journals.openedition.org/ries/7002 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.7002
Conférence à l’Université Nationale de Séoul : Un avenir français à littérature coréenne
Alors que Han Kang, vient d’obtenir le Prix Nobel de littérature, l’avenir de la littérature coréenne continue de se poser. C’est la question que s’est posé la conférence L’Avenir de la littérature coréenne organisé par le Département de langue et littérature coréennes de l’Université nationale de Séoul BK21 Équipe de recherche sur l’enseignement de la langue et de la littérature coréennes en tant qu’expéditeur à l’ère trans, co-organisée par la Kubo Society et la Lee Sang Literature Society.
Les statistiques au secours de l’avenir
Les dernières statistiques du Littérature Translation Institute (LTI) montre clairement un développement sans précédent de la littérature coréenne dans le monde, particulièrement au Japon et dans les pays anglo-saxons. En France, la tendance est identique, avec sans doute un bilan plus contrasté du point de vue des ventes. Mais aborder le développement de la littérature coréenne suppose que soit éclaircis un certain nombre de points, tout particulièrement les marqueurs de développement, ainsi que les critères qui permettent d’évaluer quand une littérature devient littérature mondiale. Le défi est énorme. Il est une question que nous ne pouvons contourner : quelle instance légitime une littérature comme étant une littéraire, quels sont les critères de cette légitimation ?
Poser la question de la place de la littérature coréenne comme littérature mondiale, c’est inévitablement poser la question « qui décide de cette place » ? Quelles sont les instances qui valident l’entrée d’une littérature dans le concert des littératures mondiales ? Si nous admettons qu’un processus de légitimation est toujours extérieur au sujet à légitimer, il nous faut nous demander qui a le pouvoir de légitimer cette littérature, et dans ce cas, quels sont les critères de cette légitimation ? Comment en effet une littérature provenant d’une langue dominée peut-elle accéder au rang des littératures dominantes, ou tout au moins des littératures mondiales suivant la catégorisation traditionnelle qui en est faite ?
Dans son ouvrage La langue mondiale, Traduction et domination[1], Pascale Casanova affirme qu’il est possible de lutter contre la langue dominante en adoptant la position de l’athée, qui est de ne pas croire au prestige de cette langue. Du Bellay pour la France, Herder pour l’Allemagne, Leopardi pour l’Italie, Khlebnikov pour la Russie, —pour prendre des exemples géographiquement proches et chronologiquement éloignés—, ont montré que la position d’une langue dominante était une position instable, bien qu’elle s’insinue dans toutes les autres langues (le konglish par exemple) mais que toutes les langues avaient la possibilité de leur affirmation esthétique. Car une langue ne domine jamais par son nombre de locuteurs (sinon le Français n’aurait jamais été langue dominante, au regard du nombre de locuteurs chinois ou russes, par exemple), mais par le prestige que lui accordent les locuteurs autant natifs qu’étrangers. Bourdieu indiquait que les langues sont socialement hiérarchisées selon leur proximité au pouvoir (aujourd’hui pouvoir mondial) et selon les profits symboliques qu’elles procurent. Une langue domine quand ses locuteurs croient à la hiérarchie des langues. La reconnaissance du pouvoir de domination d’une langue confère à cette langue un profit symbolique difficile à remettre en cause par les locuteurs comme par les institutions (le cas du chinois en Corée par exemple).
Certes, la position de la langue coréenne a évolué et la demande effectuée par les jeunes catégories d’apprendre le coréen explose littéralement. À titre d’exemple, dans notre université Aix-Marseille, nous recevons 2000 demandes d’étudiants alors que nous n’avons que 75 places. Mais cet engouement pour la langue coréenne et au-delà, la culture coréenne, est le fait majoritairement des jeunes, dont nous savons que cette catégorie de lecteurs diminue drastiquement depuis plusieurs années. Dans son enquête sur la lecture en 2023, le Centre national du Livre indique qu’un jeune (15-24 ans) sur 5 n’a jamais ouvert un livre ; 49 % des jeunes interrogés indiquent qu’ils lisent très occasionnellement un livre. Ainsi, les plus gros consommateurs de langue et culture coréennes sont aussi les plus faibles lecteurs.
Toutefois, une deuxième catégorie d’apprenants se fait jour, grâce aux écoles coréennes qui balisent le territoire français, ainsi qu’au Centre culturel coréen. Il s’agit d’un public d’adultes venant apprendre le coréen sur la base d’intérêts culturels ou touristiques. L’influence de la K-pop que l’on retrouve majoritairement chez les jeunes n’agit que très peu sur cette catégorie. Par chance, ce sont aussi les tranches d’âge qui lisent des livres. S’il n’est pas encore possible d’affirmer que le développement de la langue coréenne profite à la littérature coréenne, le vieillissement des catégories d’élèves pourrait à terme constituer un atout pour cette littérature.
II-La situation de la littérature coréenne en France
La 1ère période de publication
En France trois principales périodes de publications coréennes ont eu lieu. La première vague date des années 1990, avec des auteurs comme Yi Munyol, Yi Cheong-jun, Park Wanso, Choe Yun, Kim Sung-ok, Choe Inhun, Cho Sehui… : ces auteurs publiés par la maison d’éditions Actes Sud, pionnière en la matière, a permis de découvrir une littérature coréenne puissante, d’une richesse mémorable, sous un angle qui nécessitait souvent une bonne connaissance de l’histoire de la Corée pour découvrir la portée réelle de ces œuvres. Bien entendu, toutes les littératures du monde en sont au même point, mais pour la littérature coréenne, c’est certainement plus sensible quand on sait combien le rapport entre littérature et histoire est étroit, dans le dernier siècle notamment. Nous lisions dans ces textes une Corée en souffrance, peinant à sortir d’un passé douloureux, en marche forcée vers l’industrialisation du pays et les dégâts consécutifs. Une littérature magnifique, faite pour une génération de lecteurs que les références historiques et l’intertextualité nécessaire ne rebutaient pas, des lecteurs soucieux d’élargir leurs connaissances pour mieux cerner les contours du texte. Bien qu’il n’existe pas d’enquêtes (à notre connaissance) sur cette période, il est possible de formuler l’hypothèse selon laquelle, cette littérature s’adressait à un public de grands lecteurs, les plus sensibles à ce type de littérature, les plus curieux aussi des littératures étrangères.
La 2e période de publication
Dans les années 2000, l’éditeur Zulma nous donna à lire des auteurs comme Hwang Sok-yong, Lee Seung-u, Eun Hee-kyung, Kim Yu-jeong, Lee Je-ha, mais aussi deux pansori, le Chungyang et le Byeon Gangsoé. Pendant ces années 2000, il y a eu des succès de librairie, Hwang Sok-yong, Kim Young-ha ou Lee Seung-u. Avec ces nouveaux auteurs publiés, nous entrions dans une ère nouvelle, montrant une Corée qui passait sans transition d’une époque à une autre, d’une inquiétude à une autre, d’un espoir à l’autre. Nous sortions de la dictature militaire et de la modernisation pour entrer de plain-pied dans le 3e millénaire. L’éditeur Picquier spécialisé en littérature d’Asie constitua dans ces mêmes années un fond coréen important dans lequel on peut noter des auteurs comme Kim Young-ha, Kim Won-il ou encore Gong Ji-young. Picquier dispose aujourd’hui d’un fonds d’environ 100 titres coréens. De cette vague fit aussi partie l’Atelier des cahiers en 2006, donnant à lire des textes de Corée et d’Asie de l’Est. Dans la même période l’éditeur Imago publiait des textes de pansori, et de théâtre, faisant aussi le choix d’une littérature non commerciale. Ces découvertes littéraires furent comme bien souvent l’œuvre de passionnés, des traducteurs coréens et des réviseurs français qui osèrent soumettre aux éditeurs des manuscrits traduits avec l’aide des fondations coréennes. Avec cette deuxième vague de publications, les lecteurs français pouvaient découvrir une littérature moins tributaire de l’histoire du pays, plus accessible.
La 3e période de publication
Elle intervient à partir de 2010 sous l’égide d’une maison d’édition consacrée uniquement à la littérature coréenne. Decrescenzo Editeurs introduisit ce qu’il était convenu d’appeler alors les jeunes auteurs. En 12 ans, cette maison d’édition dirigée par Franck de Crescenzo a publié 80 œuvres coréennes, constituant avec l’éditeur Picquier le plus gros catalogue d’ouvrages coréens à ce jour. En 2021 naissait une maison d’édition consacrée au polar coréen, Matin calme, mais cette maison d’édition vient de fermer ses portes. Bien entendu, il serait injuste d’oublier dans ce bref tour d’horizon, les éditeurs qui publient plus ou moins régulièrement la littérature coréenne, comme l’Asiathèque, Serge Safran, Belin, Rivages… Il y a aussi trois maisons d’édition spécialisées qui publient de la poésie coréenne, notamment les éditions Doucey, les éditions Circé et Sombre rets, qui a mis sa production en sourdine mais qui ne désespère pas de la reprendre.
Avec la création de Decrescenzo éditeurs en 2011, cet éditeur poursuivait un double but : d’une part, augmenter le nombre de romans publiés en France et d’autre part, publier ce qu’il était convenu d’appeler les jeunes auteurs. Deux ans auparavant, avait été créée la revue Keulmadang et il fallut constater combien il était difficile de faire vivre cette revue compte tenu du faible nombre de livres coréens qui se publiaient à cette époque. En 2012, année de la création de Decrescenzo éditeurs, il se publiait à peine moins de dix livres coréens. Une maison d’édition spécialisée en littérature coréenne devait contribuer à élever le marché global de l’édition coréenne en France. Ce pari a été relevé. Mais il y a une autre raison plus importante : cet éditeur voulait publier pour la première fois une nouvelle génération de jeunes écrivains, inconnus, jamais publiés en France, mais porteurs d’une autre sensibilité, d’autres préoccupations, d’autres drames, et certains de ces écrivains ont obtenu un succès relatif en France. Kim Ae-ran, Kim Jung-hyok, Han Yoo-joo, Pyun Hye-young, Park Min-kyu, suivis d’auteurs confirmés comme Han Kang, Park Bum-shin ou Lee Seung-u.
L’enseignement de ces trois périodes ?
Incontestablement, la première vague continue de faire trace. Les auteurs publiés sont entrés au Panthéon de la littérature coréenne, et c’est avec ces auteurs que les lecteurs français ont pu découvrir l’histoire de la Corée au dernier siècle. La Corée peinte dans ces œuvres n’existe plus mais les oeuvres continuent de nous bouleverser. La deuxième vague a ouvert une voie nouvelle dans la littérature coréenne publiée en France, en donnant à lire des auteurs plus ancrés dans le réel du pays des années 2000, sortant la littérature coréenne dans une confidentialité que ses thèmes mêmes exprimaient. Quant à la troisième vague, elle fut la vague des jeunes auteurs coréens, vague qui se poursuit aujourd’hui avec certains auteurs devenus sinon célèbres en France, du moins connus.
Deux évènements ont contribué à dynamiser la publication de romans coréens : l’invitation de la Corée au Salon du livre de Paris l’un des plus grands salons du livre du monde (180 000 visiteurs). Cette année-là, j’ai eu l’honneur d’être désigné par le Centre National du Livre coordinateur de la présence de la Corée à Paris. Trente écrivains coréens, tous genres confondus, ont contribué par leur présence à un décollage de la littérature coréenne en France. Mais comme toujours, comme ce fut le cas avec d’autres pays asiatiques invités d’honneur au salon du livre de Paris, l’événement terminé la pression retomba et les ventes aussi.
Depuis les 3 périodes de publication dont je parlais tout à l’heure, l’image de la Corée auprès du public a encore changé. Le soft-power engagé dans les années 90 commence à produire ses meilleurs effets depuis 2019 environ. Quels que soient les indicateurs que l’on prend sur les genres, K-pop, dramas, cinéma, téléphones portables et même les voitures, le succès coréen est au rendez-vous. Que les grands médias nationaux consacrent des reportages et des documentaires à la Corée montre à quel point le soft-power coréen est efficace en France.
Mais cette situation bénéficie-t-elle à la littérature ?
Le paysage éditorial français est entré dans une concentration sans précédent des très gros éditeurs, au point que c’est à Bruxelles, le cœur de la communauté européenne que se valident ou non ces concentrations. Dans une époque de resserrement du marché, les opérateurs concentrent leurs forces, tant dans la publication que dans la diffusion. Le phénomène déteint sur la librairie qui elle aussi confrontée aux difficultés structurelles du marché a tendance à se concentrer sur ce qui se vend le mieux et surtout le plus vite. On voit bien comment dans ce contexte, les langues aussi éloignées des langues romanes ou germaniques ont du mal à émerger.
Pourtant, la situation est paradoxale. Deux romans coréens parus en 2022 ont réalisé un excellent score dépassant chacun les 30 000 exemplaires en deux versions. À noter que dans les deux cas, c’est la version de poche, soit un livre très peu cher, qui s’est vendu le mieux. Deuxième remarque, l’un des deux livres portaient un titre japonais du nom d’une machine à sous, et il n’est pas du tout interdit de penser que la confusion a pu jouer quand on connaît l’attrait de la littérature japonaise en France depuis de nombreuses années. Ces deux succès de librairie cachent une situation qui en fait n’a pas beaucoup évolué, le reste de la production n’atteint pas des scores aussi importants. Cependant, l’effet soft-power joue aussi dans les grosses maisons d’édition, qui publient un titre par-ci par-là, espérant tomber sur le best-seller. Des maisons d’édition de plus petite taille tentent ainsi leur chance, ignorant sans doute que sur les 10 000 maisons d’édition en France, 19 d’entre elles seulement concentrent 80% des best-sellers. Cependant, pour les autres maisons d’édition, les ventes ne sont pas flamboyantes. La France publie chaque année environ 80 000 titres, parmi lesquels environ 12 000 titres étrangers et parmi ces titres étrangers 50 ou 60 titres coréens. Un chiffre insuffisant pour être visible sur le marché, quand on le compare aux 7500 livres anglais et aux 1500 livres japonais. Globalement, la littérature étrangère se porte de plus en plus mal en France. On estime qu’elle a l’an dernier reculé de 9%. Une situation curieuse dans un monde de plus en plus globalisé, ouvert aux échanges et aux cultures étrangères. Un succès de librairie en langue étrangère est estimé aujourd’hui à 10 000 exemplaires quand il était estimé à 30 000 exemplaires autrefois. Ce repli concerne évidemment toutes les littératures étrangères. Quels sont les arguments le plus souvent avancés : l’augmentation des droits de publication qui empêchent les maisons d’édition françaises, surtout de taille moyenne et de petite taille, d’acheter plus de droits étrangers. Les prix montent mais les ventes ne suivent pas. Autre argument, ce sont les grands lecteurs qui sont le plus ouverts aux littératures étrangères, les plus curieux envers les littératures du monde, les plus enclins à découvrir et à prendre des risques avec des auteurs qu’ils ne connaissent pas. Or le nombre de grands lecteurs diminue sans cesse[2]. La concentration sur quelques auteurs de renom comme Murakami Haruki, Harlan Coben ou Elena Ferrante, les valeurs sûres de l’édition étrangère et dont on sait peu ou prou que le lecteur ne sera pas déçu par l’auteur. Il faut tenir compte en France du prix très élevé du livre. Le lecteur n’a pas tellement envie de se tromper avec un auteur qu’il ne connaît pas. Il aura tendance à se réfugier sur des auteurs à fort potentiel médiatique. Inévitablement le prix du livre freine aussi le désir de découvrir des auteurs inconnus ou des littératures à faible rayonnement.
III-Formes de la légitimation
Une première forme de légitimation peut s’appuyer sur les chiffres comme légitimation économique. Nous pouvons ici adopter au moins 3 critères. Premier critère le nombre de traductions 2e critère le nombre de prix obtenus 3e critère le chiffre des ventes.
Le critère de traduction
En France, le volume des traductions augmente dans une proportion mesurée. La France est un pays qui traduit beaucoup, environ 20% de sa production éditoriale. En 2023[3], les traductions de l’anglais se situaient à la première place avec 59% des traductions suivies du japonais à 18%, le chinois se situait à 0,6% Les traductions coréennes n’étaient pas mentionnées. Selon le recoupement de plusieurs sources, elles se situeraient entre 0,1 et 0,3 % des traductions. Un chiffre insuffisant pour entrer dans les statistiques officielles. En 2020, la France publiait 41 titres coréens, quand la Corée publiait 823 titres français[4]. En Corée, on traduit environ 20% de la production éditoriale : la langue anglaise représente 39% des traductions, le japonais 29% et le français 6%[5]. En France comme en Corée, la domination des langues anglaise et japonaise semble installée pour longtemps encore. Pourtant, dans ce tableau un peu sombre, la littérature coréenne semble trouver une certaine vigueur depuis les débuts de la pandémie de covid-19. Il n’y a pas encore de statistiques, mais nous observons une augmentation des traductions. Quelques maisons d’édition filiales de grands groupes tentent une bonne affaire avec un titre coréen.
Dans son ouvrage Un désir de littérature coréenne publié en France[6], Jeong Myeong-kyo estimait à juste titre que la traduction était l’une des voix à prendre pour l’accès de la littérature coréenne à la scène mondiale, et —précisait-il, au moins dans un premier temps. Il soulignait aussi que la réception en France des œuvres de Yi Cheongjun, de Hwang Sok-yong, de Lee Seung-u, entre 1990 et 2000, avaient été de petits évènements inscrivant la littérature coréenne dans un domaine particulier influencée par l’histoire du pays et distinguant cette littérature des autres littératures d’Asie, notamment d’Extrême-Orient. À côté de ces auteurs offrant un bel échantillon de la production littéraire coréenne, Yi In-seong, poursuivant une route solitaire, pouvait compléter le panorama, ajoutant une voix singulière, inédite bouleversant autant les codes linguistiques que narratifs et annonçant en Corée, dès les années 70, une autre conception de la littérature, loin des exigences du marché. Mais les chiffres ne sont pas tout. Une traduction entre dans un circuit éditorial (depuis la primo-traduction jusqu’à la préparation de copie) qui transforme bien souvent le texte, quand ce ne sont pas les traducteurs « une traduction facile à lire », ‘pour tous publics », en quelque sorte une traduction plus proche de sa réception plutôt que de l’original.
Le critère du nombre de Prix obtenus
Du plus lointain Prix obtenu, le prix de l’Inaperçu de Shin Kyung-suk en 2009, suivi du même Prix de l’Inaperçu de Kim Ae-ran, en 2013, il fallut attendre d’abord les nominations au Man Booker Prize de Chung Bo-ra et de Cheon Myung-gwan à ce même Booker Prize, avant que Han Kang le remporte en 2016, et cette même auteure remporte le prix Médicis en 2023. Depuis que la littérature coréenne est présente en France, les années 80 approximativement, le résultat obtenu ces dernières années peut être jugé satisfaisant. Bien sûr, la Corée se désole de ne pas avoir obtenu de Prix Nobel jusqu’ici. Si la France est en tête du palmarès avec 15 prix obtenus, 21 % des prix vont aux écrivains de langue anglaise, les langues européennes trustant presque la moitié des Prix Nobel. Sur les 17 derniers Prix Nobel, 7 auteurs écrivent en langue anglaise, soit 41% des lauréats. Les premières années du millénaire profitent largement aux langues dominantes, rendant très étroite la marge de manœuvre des langues dominées. La littérature égyptienne a obtenu un prix Nobel en 1988 mais n’émerge pas pour autant comme littérature mondiale. Qui sait que Sainte-Lucie un tout petit pays des Caraïbes a obtenu un prix Nobel en 1992 ? Le classement des Prix Nobel dans le monde profite aux langues et littératures dominantes :
1er
France
16 lauréats
13,3% des prix
2e
USA
13 lauréats
10,8% des prix
3e
Royaume-Uni
11 lauréats
9,17% des prix
14eme
Japon
2 lauréats
1,67% des prix
38eme
Chine
1 lauréat
8,83% des prix
Pour anecdote, nous citerons cette IA chinoise qui vient de recevoir un Prix littéaire.
Le critère des ventes
La traduction japonaise de Kim Ji-young, né en 1982, s’est vendu à 200 000 exemplaires. En incluant les ventes dans 10 autres langues, plus de 300 000 exemplaires ont été vendus. La Végétarienne de Han Kang s’est vendu à plus de 160 000 exemplaires en 13 langues, et Amande de Son Won-pyeong, publié au Japon en 2019, s’est vendu à plus de 90 000 exemplaires. (source Lti-Korea-2023). Le nombre de demandes de subventions des éditeurs est passé de 13 en 2014 à 289 en 2023. Cet indicateur indique à lui seul combien la littérature coréenne semble avoir le vent en poupe, soutenue par le soft-power coréen. Les chiffres, c’est leur fonction, sont là pour indiquer comment se comporte le marché éditorial. Mais, évaluer une littérature, soit des oeuvres écrites à valeur esthétique, notamment quand elle se propose de devenir littérature mondiale, et affronter les littératures dominantes installées de longue date, exige la mobilisation d’autre paramètres, en particulier, les genres littéraires, l’esthétique des textes, les choix thématiques.
Trois hypothèses de reconnaissance
L’édition littéraire est entrée de plain-pied dans le libéralisme dans les années 70 introduisant ainsi une nouvelle logique économique. Mais cette logique, pour aveuglante qu’elle soit ne doit pas nous faire oublier que les critères économiques, s’ils démontrent véritablement une progression de la littérature coréenne, ne sont pas suffisants pour autant à légitimer la littérature coréenne en tant que littérature mondiale. Nous l’avons dit plus haut : les marqueurs de progression de la littérature coréenne en France sont évidents. La France publie beaucoup plus que par le passé mais encore beaucoup moins que le Japon ou les pays anglo-saxons. Si nous écartons momentanément les critères économiques que nous avons évoqués plus haut, nous proposons à titre d’hypothèses, trois pistes de réflexion.
Diversité éditoriale
Nous sommes entrés dans l’ère post-littéraire[7], où le genre romanesque est devenu hégémonique et gouverne l’espace littéraire. Le roman en France représente 25% du chiffre d’affaires des éditeurs. Aux deux rentrées littéraires de janvier et septembre sont publiés près de 1100 romans, parmi lesquels les œuvres des poids lourds mondiaux de l’édition. Mais la France publie d’autres genres, journaux intimes, extimes, littéraires, correspondance, essais, chroniques, poésie, textes philosophiques. La littérature coréenne qui parvient en France est presque exclusivement romanesque, roman court, roman long ou nouvelle. Certes, les textes poétiques et de théâtre coréens sont toujours édités, mais ils n’assurent malheureusement pas à eux seuls la visibilité d’une littérature riche de genres et d’œuvres. C’est donc une littérature réduite à un genre qui se confronte aux autres littératures sur les rayons de libraires.
Le mauvais infini
Pourtant en leur temps, Sterne, Borgès, Kundera, Handke, Sebald… ont su bouleverser la structure narrative et donner des chefs-d’œuvre de diversité. Devons-nous écouter David Shields[8] — prenant acte de la mort du roman tué par la modernité, quand il appelle de tous ses vœux à une jazzification de la littérature ? c’est-à-dire à une libération des frontières, comme le fit le jazz en son temps. Borges soulignait déjà en 1957 combien il considérait l’histoire du roman comme achevée, que celui-ci ne pouvait plus que se poursuivre dans un « mauvais infini » qui est son « enfer ». Lutter sur le seul terrain romanesque revient à amputer sa littérature de son potentiel expressif. La diversité éditoriale serait de nature à rehausser l’attractivité de la littérature coréenne, si cette dernière pouvait se confronter aux autres textes qui nous parviennent, d’Europe et des Etats-Unis.Les œuvres classiques coréennes sont majoritairement absentes des traductions. Il n’y a que très peu d’auteurs de la période 1900-1960, à quelques exceptions près, les auteurs des siècles précédents ne sont pas traduits, à l’inverse des littératures chinoise et japonaise où les classiques de poésie, de religion et de fiction sont nombreux. La situation de l’édition en sciences humaines et sociales est quasiment inexistante. Comment connaître et apprécier la littérature coréenne si on ne connaît pas la pensée coréenne classique et surtout contemporaine ? Les ouvrages de philosophie, de sociologie et plus largement de sciences humaines et sociales coréennes sont souvent absents du paysage éditorial sauf pour les ouvrages sur la Corée du Nord. Ces ouvrages de sciences humaines et sociales ou de critique littéraire ne représentent pas un gros potentiel de ventes. Mais, combien ils sont nécessaires ! Certes, des ouvrages sur le bouddhisme sont publiés, des recueils de poésie grâce aux maisons d’édition spécialisées, mais la grande majorité des textes qui parviennent en France sont des textes de fiction. Nous avons la faiblesse de penser que la bonne santé d’une littérature se mesure à la diversité de ses genres.
Diversité textuelle
Prenant acte que la littérature se perd dans un processus de dévalorisation continue de sa propre histoire, William Marx, historien de la littérature, montre que la littérature est non seulement attaquée de l’extérieur[9] mais aussi de l’intérieur[10]. L’accès de la littérature coréenne à la scène mondiale ne peut s’examiner en dehors des contraintes qui pèsent sur la littérature en général et sur le monde de l’édition en particulier. Pour les raisons évoquées plus haut, le roman coréen se heurte en France aux littératures (entendues ici au sens de multiples genres) installées de longue date. Dans un contexte de resserrement de la lecture, la primeur est donnée aux valeurs du groupe dominant. C’est ce groupe qui impose ses règles, linguistiques, esthétiques, et contraint les groupes minoritaires, soit à l’imiter, soit à s’en écarter. C’est sans doute sur ce dernier point que réside la chance de la littérature coréenne traduite en France. Résister. En offrant des textes inclassables, dont la valeur littéraire est reconnue[11], des textes qui contribuent à transformer ses lecteurs. Des textes dans lesquels la langue est au coeur du projet. C’est par la langue que nous accédons à la littérature, une langue qui ne se résume pas à un agencement satisfaisant de mots, à « un joli style »; car il n’y a pas de style si l’intériorité de l’auteur ne fait pas surface, si l’écriture ne provient pas du plus profond de l’ombre et de la mort comme se plaît à l’affirmer l’un des grands « stylistes » français, Richard Millet : En fin de compte, on n’écrit que pour rendre hommage à la langue, la louer ou témoigner d’elle. Des textes importants, dont la valeur littéraire est reconnue, bien que la légitimation des œuvres de qualité devienne de plus en plus incertaine, à destination de lecteurs exigeants sont de ceux qui confèrent à une littérature un capital symbolique supérieur.
Diversité thématique
Bien entendu, il n’est pas question de définir ce qui doit être écrit, mais de s’interroger continûment sur le rôle de la littérature. Est-elle devenue un instrument de divertissement, un loisir, avec des choix thématiques toujours plus étranges, plus fantastiques, plus « grand public », auquel cas, elle se confrontera inévitablement aux industries culturelles plus aptes à répondre à cet intérêt. Ou bien, a-t-elle toujours la mission de défier le langage, pour le restituer ce qui ce qu’il peut témoigner de notre monde, de notre destin humain. Si littérature coréenne a pour objectif d’intégrer la littérature mondiale sans courir le risque de se diluer dans celle-ci, elle doit impérativement conserver sa spécificité coréenne. Notre longue pratique de la diffusion, dans les salons du livre, dans les librairies et dans les conférences montre que les lecteurs français veulent des romans qui parlent de la Corée, de son histoire, de sa culture, de sa cuisine, etc. Une littérature qui ne souffrirait pas du défaut d’attribution. Une littérature en désir de reconnaissance ne peut pas proposer des textes qui pourraient provenir de n’importe quel endroit du monde, de la main de n’importe quel auteur. Une littérature oscillant entre son désir d’accession au rang de littérature mondiale et son ancrage dans un sol, une culture, un pays, une histoire. En quelque sorte, une littérature oscillant entre Goethe pour sa littérature-monde et Herder pour sa littérature nationale.
[1] Pascale Casanova, La langue mondiale, Traduction et domination, Seuil, 2015, Paris
[2] Olivier BESSARD-BANGUY, Fin de la littérature ou crise de la lecture, in Fins de la littérature, Esthétique et discours de la fin – Tome I, pp171-182, Armand Colin, 2012, Paris
[7] Courant de réflexion des années 90, annonçant le dépassement de la littérature par la destruction du langage et le triomphe du roman sur les autres genres et sur les textes inclassables.
[9]La haine de la littérature, Les Éditions de minuit, 2015, Paris.
[10]L’Adieu à la littérature, Les Éditions de minuit, 2005, Paris.
[11] Mircea MARGHESCOU, Le concept de littérarité, critique de la métalittérature, Kimé éditions, 2009, Paris.
(Version coréenne en fin de page)
Discussion
Discussion avec le Professeur Yeo Tae-cheon (Université féminine de Dongdeok)
Sur Un avenir français à la littérature coréenne de Jean-Claude De Crescenzo
(texte pour discussion)
Bonjour Monsieur Jean-Claude De Crescenzo, Je suis ravi de faire votre connaissance. D’abord, je vous félicite sincèrement d’avoir remporté l’année dernière, en 2023, le grand Prix de traduction de la littérature coréenne (langue française) et le Prix international de Changwon KC.
En tant que critique littéraire, traducteur et éditeur, vous avez apporté votre contribution depuis une vingtaine d’années à faire connaître la littérature coréenne en France. Votre texte Un avenir français à la littérature coréenne nous montre de manière précise et sagace l’état des lieux de la littérature coréenne, constaté par un regard à la fois extérieur et intérieur. Je suis tout à fait d’accord avec votre affirmation selon laquelle pour évaluer le statut mondial de cette littérature, il faut savoir qui légitime et quels sont les critères de cette légitimation, ainsi que son processus. Votre exposé porte donc sur un thème très intéressant et constitue une tâche à résoudre pour moi qui écris des poèmes depuis toujours en Corée. À présent, je vais vous poser quelques questions selon l’ordre des sujets abordés dans votre article.
Première question
1. Dans la première partie intitulée « La littérature coréenne, une littérature dominée », vous indiquez que si sous l’effet de la K-pop, les jeunes s’intéressent de plus en plus à la langue coréenne, le nombre des adultes apprenant la langue dans un établissement comme l’école coréenne augmente aussi ; selon vous, il s’agit d’une génération qui lit des livres. C’est une bonne nouvelle. Ce sont eux qui liraient finalement la littérature coréenne, et j’aimerais savoir si ce courant est un phénomène assez répandu en France. En fait, les gros lecteurs de la littérature en Corée sont incontestablement des jeunes femmes entre vingt et quarante ans.
Une petite précision, je ne suis plus éditeur depuis 2017 même si je continue de m’intéresser à l’édition de littérature coréenne. C’est désormais Franck de Crescenzo l’éditeur. Les lectorats français et coréens se ressemblent. En effet, le lectorat est plutôt féminin, dans la tranche moyenne d’âge 30-50 ans. Le lectorat jeune est en recul permanent depuis plusieurs années. Non pas que les jeunes lisent moins, mais ils lisent moins de livres. Le constat que je fais est d’abord celui d’un universitaire. Je vois bien d’où les étudiants tirent leurs sources, rarement des ouvrages. Dans l’École coréenne que je connais le mieux, le résultat est le même. Les jeunes apprenants lisent peu, les apprenants plus âgés sont les véritables lecteurs de la littérature coréenne. Je n’ai pas ressenti chez les jeunes une influence de la k-pop sur la littérature coréenne. Les lecteurs les plus assidus des littératures étrangères sont en général de grands lecteurs (+de 20 livres par an). Mais attention, les grands lecteurs diminuent et toutes les littératures étrangères sont en recul constant en France depuis quelques années. Un indicateur : de moins en moins d’écrivains étrangers sont invités en France pour cause de mévente de leurs livres.
Deuxième question
2. Dans la deuxième partie, « La situation de la littérature coréenne en France », vous précisez la réception de la littérature coréenne selon les différentes périodes. Ce qui m’a étonné en particulier, c’est que parmi 12 000 titres étrangers publiés chaque année en France, le coréen ne présente que 50 à 60 titres. Sans parler de 75 000 livres anglais (59%), le fait que le japonais représente environ 1 500 titres (18%) alors que le nombre des traductions coréennes n’est que de 50 à 60 (0,1-0,3%) me frappe un peu. Faudrait-il considérer que le phénomène culturel tel que l’engouement pour la K-pop n’a pas encore influencé le marché de la traduction, au sens étroit, et celui de la littérature, au sens plus large ?
Dans les littératures étrangères sont d’abord privilégiées les littératures d’Europe, les littératures anglo-saxonnes, ainsi que les littératures de langue espagnole pour l’Amérique latine et portugaise pour le Brésil. Les littératures d’Afrique sont aussi représentées. Pour les littératures d’Asie, la littérature japonaise a en France une grande antériorité. Le japonais est enseigné en France depuis 1863. Le coréen depuis les années 1950. La littérature japonaise dispose d’une notoriété mondiale avec des auteurs comme Kawabata, Oe, Tanizaki, Mishima, Murakami, sans parler d’Ishiguro. Par ailleurs, c’est aujourd’hui le manga qui tire les traductions vers le japonais. La littérature chinoise est aussi présente depuis longtemps, de même que les Études chinoises à l’université, ainsi que la littérature vietnamienne, à cause de passé colonial de la France. Sauf les littératures d’Asie du Sud-est, la littérature coréenne est la dernière arrivée. Il est normal que son installation dans le paysage littéraire demande plus de temps. De mon point de vue, la K-pop n’exerce qu’une influence mineure sur la littérature coréenne. La K-pop est un monde à part, avec ses codes, ses règles, ses idoles, son public. Il y aurait plus de proximité entre le cinéma ou la cuisine et la littérature qu’entre la littérature et la k-pop. Mais le constat est irréfutable : la littérature coréenne bénéficie de la force du soft-power coréen dont la Hallyu fait partie.
Troisième question
3. Dans la troisième partie « Forme de légitimation », vous proposez trois critères de légitimation : nombre de traductions, nombre de prix obtenus et chiffre des ventes. Ces trois questions ne se résolvent pas à court terme, et ce sont les éléments liés les uns aux autres, les causes et les conséquences les unes pour les autres. Cependant, selon moi, la question du nombre de traductions est primordiale. D’après vous, sur quel critère de ces trois la littérature coréenne doit-elle se concentrer le plus ?
C’est toute la question que pose le thème de ce colloque consacré à l’avenir de la littérature coréenne. Remarquons tout d’abord que la littérature coréenne tente de faire son entrée dans le concert des littératures mondiales au moment même où la littérature mondiale affronte une triple crise : crise du texte, crise de la lecture, crise de l’édition. Je n’ai hélas pas le temps de développer ce point de vue. Il est commun de dire que les périodes de crise sont aussi des périodes d’opportunités mais en attendant, quels sont les marqueurs d’une réussite possible ? Lorsqu’un titre coréen se vend bien, il peut jouer le rôle de locomotive. Cependant, les chiffres nous indiquent qu’il n’entraine pas automatiquement la vente d’un autre titre, voire d’un titre du même auteur. Les prix littéraires, y compris le Prix Nobel n’entraine pas non plus une reconnaissance de la littérature dont il est issu. Sauf si ce Prix est attribué à une littérature déjà reconnue. Certes, ça améliore les ventes des titres de l’auteur primé, mais ça n’exerce qu’une influence très limitée sur la littérature du pays. J’ai pris plusieurs exemples dans ma communication sur les littératures primées qui n’entraînent pas pour autant la littérature du pays. Les ventes ou les tarifs d’achat des droits intéressent les auteurs et les éditeurs, pas les lecteurs. C’est donc incontestablement la traduction, le vecteur le plus important. La traduction est un canal par lequel des textes sont choisis, traduits et présentés au public. C’est donc par ce canal que la littérature tout entière est perçue. C’est quasiment un champ autonome, j’oserai dire indépendant de la littérature. Il y a donc une nécessité à traduire de multiples genres littéraires. Nous avons en France, des romans, des recueils de nouvelles, des contes, des pansori, des livres de cuisine, des romans policiers, des pièces de théâtre, et quelques essais de critique sur la littérature coréenne. La question subséquente qui accompagne le volume des traductions est la suivante : quels sont les textes qui indépendamment des ventes donnent à une littérature ses lettres de noblesse ? Il faudrait tout un colloque pour répondre sans doute à cette question.
Quatrième question
4. Encore dans la troisième partie « Forme de légitimation », concernant le deuxième critère, nombre de prix obtenus, vous évaluez : « Depuis que la littérature coréenne est présente en France, les années 80 approximativement, le résultat obtenu ces dernières années peut être jugé satisfaisant ». J’abonde dans votre sens. À présent, les œuvres de Han Kang, Kim Ae-ran, Chung Bo-ra, Cheon Myung-gwan ont le vent en poupe. Pourtant les limites de la langue dominée demeurent évidentes. Selon vous, quelle est la raison fondamentale pour laquelle la littérature coréenne ne se porte pas encore très bien en France par rapport aux littératures japonaise et chinoise ?
Je ne suis pas certain que le littérature chinoise se porte bien. Le pourcentage des traductions est en recul. Puis, je pense qu’il faut beaucoup de temps et d’efforts pour qu’une littérature fasse son chemin au milieu des littératures dominantes, la littérature anglo-saxonne notamment devenue hégémonique. En entrant dans ce champ avec la seule fiction (bien sûr, il se publie aussi des livres de cuisine, des contes, de la poésie, etc. de Corée) la littérature coréenne s’affronte aux littératures étrangères installées de longue date. J’ai l’habitude de dire qu’il ne faut pas choisir le terrain que propose l’adversaire. Autrement dit, selon moi, les littératures minoritaires ont intérêt à faire valoir leur différence plutôt qu’imiter les littératures dominantes. Une littérature traduite dépend des représentations que l’on se fait du pays qui la porte. Quelle image véhicule la Corée du Sud à l’étranger ? Rassurez-vous, c’est une image très positive, mais il faudrait une étude sérieuse pour savoir de quoi est faite cette image et voir en quoi elle serait susceptible de profiter à la littérature, notamment en France, où nous avons une vision un peu « sacralisée » de la littérature. Majoritairement, ce qu’il nous arrive en France, ce sont des romans. Certes, c’est le cas de la plupart des littératures étrangères. Cependant, elles sont, pour les littératures dominantes, aidées par le fait que des essais, des thèses, des correspondances entre écrivains, des journaux d’écrivains existent et donnent de cette littérature une image plus riche que la seule image du roman. Les exemples sont trop nombreux pour que je les cite, mais par exemple les journaux littéraires d’auteurs étrangers foisonnent en France, idem pour le nombre de thèses consacrées à des auteurs étrangers. Une littérature doit vivre de ses multiples genres. Nous avons besoin d’une vie littéraire coréenne qui ne se réduise pas à la fiction. Nous avons besoin d’un bouillonnement littéraire : approches comparatistes, rencontres d’auteurs internationaux, correspondance entre écrivains coréens et internationaux, journaux littéraires, thèses sur la littérature, nous avons besoin d’essais en sciences humaines, de pensée philosophique, autant classique que contemporaine. Bien sûr, nous sommes dans le paradoxe : ces genres ne se vendent pas beaucoup et les éditeurs français rechignent à les publier mais ils assurent une visibilité et une forme de légitimation de cette littérature. Il y a des éditeurs courageux qui, pour peu qu’ils soient aidés, sont prêts à prendre les risques. Ils l’ont prouvé par le passé, en publiant des textes pas très commerciaux.
Cinquième question
5. Toujours dans la troisième partie « Forme de légitimation », vos « trois hypothèses de reconnaissance » méritent une grande attention de tous les agents de la littérature coréenne. Vous affirmez notamment : « Lutter sur le seul terrain romanesque revient à amputer sa littérature de son potentiel expressif ». Avec cela, vous remarquez le fait que la plupart des œuvres classiques n’ont pas été encore traduites, et soulignez également la nécessité de traduire divers ouvrages de sciences humaines et sociales. Comme je suis poète, j’aimerais aussi savoir sur l’intérêt des lecteurs français pour la poésie coréenne. Récemment, j’ai entendu dire que les contes pour enfants coréens commençaient à être appréciés dans les pays anglophones. D’après vous, quel genre hormis le roman pourrait exercer une influence sur les lecteurs ?
Oui, il se publie des contes coréens depuis quelques temps, ce type de publication remonte aux années 1990/1995 mais le premier conte a été publié dans les années 1890, en même temps que le premier texte de pansori. Plusieurs œuvres classiques ont été publiées ces dernières années. La poésie se porte mal en France, y compris la poésie française. Nos plus grands poètes contemporains vendent très peu d’exemplaires. Mes amis sont souvent éberlués d’apprendre les chiffres de ventes de recueils de poésie en Corée. Pour la poésie coréenne, il y a donc un tout petit marché, qui varie globalement de 50 à 800 exemplaires, mais plus sûrement, en moyenne, entre 100 et 300 exemplaires. J’aimerais que la poésie coréenne se développe car elle représente toutes les qualités que j’attribue à la littérature. On ne peut pas confondre cette poésie avec une autre, sans doute parce que la poésie n’existe que par l’intériorité du poète.
Sixième question
6. Dans la troisième partie, « Forme de légitimation », « trois hypothèses de reconnaissance », vous affirmez : « Si la littérature coréenne a pour objectif d’intégrer la littérature mondiale sans courir le risque de se diluer dans celle-ci, elle doit impérativement conserver sa spécificité coréenne. ». J’approuve votre idée. Pourtant il y a un certain décalage entre « des romans qui parlent de la Corée, de son histoire, de sa culture, de sa cuisine, etc. » que les lecteurs français veulent, comme vous le dites, et des textes « dont la valeur littéraire est reconnue, à destination de lecteurs exigeants », des textes où « l’intériorité de l’auteur » fait surface. C’est comme une distance qui existe « entre Goethe pour sa littérature-monde et Herder pour sa littérature nationale », une distance entre le désir réel de la littérature coréenne d’accéder au rang de littérature mondiale, et la littérarité à laquelle un écrivain doit tenir jusqu’au bout. Pourrait-on comprendre cela dans le sens où tout en conservant l’intériorité de l’auteur, il faudrait employer la spécificité coréenne privilégiée par le public ?
C’est une question très difficile, contre laquelle je butte constamment. On peut essayer aujourd’hui de la simplifier : quel est l’intérêt de lire une littérature étrangère, traduite donc, si c’est pour lire une littérature qui par ses thèmes ressemblent à d’autres littératures ? Autant lire des livres dans sa langue d’origine. Certes, il peut y avoir un succès à titre d’exotisme, mais finalement, le lecteur reviendra toujours vers un livre dans sa langue. La littérature coréenne des années 70-90 qui nous parvenait en France était vraiment une littérature que nous ne pouvions pas confondre avec une autre littérature. Cette littérature ne souffrait pas d’un défaut d’attribution. Mais depuis cette date, la mondialisation s’est accélérée et avec elle s’est accéléré la mondialisation des thèmes traités. Autrement dit, la littérature coréenne c’est déjà une littérature mondiale. Elle s’est mondialisée par la mondialisation de ses thèmes. Le danger, c’est qu’elle court le risque de dilution. De se voir diluée dans le concert des littératures qui traitent toutes peu ou prou de ce que j’appelle les peurs mondialisées. Je pense que les textes puissants naissent du sol, de l’histoire, de l’existence singulière d’une nation, ces textes naissent quand l’écrivain a mis sa vie en jeu dans son livre, ce que nous appelons au fond l’intériorité.
J’ai lu votre histoire sur « Les villes lentes de Corée » dans Promenade dans la littérature coréenne. Bien que le néolibéralisme nous empêche de retourner au temps de la lenteur, je suis sûr que la résolution de la communauté pourra changer la vitesse de la ville. Car seules les personnes lentes lisent, pensent et écrivent. Je vous remercie.
La vitesse est l’ennemi de la littérature. Trop de livres sont trop vite écrits, trop vite publiés, trop vite lus, trop vite oubliés. La littérature est l’œuvre du silence, du temps qui passe, de la mémoire, toutes formes qui ont besoin de lenteur pour s’exprimer. Je vous remercie pour vos passionnantes questions.
프랑스에서 바라본 한국문학의 전망
장클로드 드크레센조
한국문학번역원의 최근 통계 자료에 따르면 한국문학은 전 세계에서, 특히 일본과 앵글로색슨 국가에서 전례 없는 약진을 보이고 있습니다. 프랑스에서도 동일한 경향이 나타나지만, 매출 차원에서는 대조적인 양상을 띠는 것으로 보입니다. 하지만 한국문학의 발전이라는 주제를 다룰 때는 성장 지표를 비롯하여 한 나라의 문학을 세계문학으로 간주할 만한 평가 기준 같은 몇 가지 사항에 대한 규정이 필요합니다. 이는 만만찮은 과제로, 이때 우리는 다음과 같은 질문을 할 수밖에 없습니다. 바로 “어떤 문학을 ‘문학적’인 것으로 공인하는 주체는 누구이고, 이러한 공인 기준은 무엇인가”라는 질문입니다. 한국문학의 세계적인 위상에 대한 질문을 제기할 때는 “누가 그 위치를 결정하는가”라는 물음이 불가피합니다. 한 나라의 문학을 일군의 세계문학에 포함시키는 것을 승인하는 주체는 누구인가요? 공인 절차는 늘 공인 대상의 외부에 존재한다는 사실을 받아들인다 하더라도 이 문학을 공인하는 권한이 누구에게 있는지 묻고, 그 기준이 무엇인지도 알아야 합니다. 실제로 피지배 언어권의 문학이 지배 문학까지는 아니더라도 전통적으로 이들 문학이 주를 이루는 세계문학의 반열에 오르려면 어떻게 해야 할까요?
I. 피지배 문학으로서의 한국문학 『세계의 언어, 전통과 지배』 1 에서 파스칼 카사노바는 지배 언어에 대해 저항하는 방법은 무신론자의 입장을 취하는 것, 다시 말해 이 같은 언어의 권위를 믿지 않는 것이라고 주장합니다. 지리적으로는 가깝고 시대적으로는 멀리 떨어진 순서로 열거하자면 프랑스의 뒤 벨레, 독일의 헤르더, 이탈리아의 레오파르디, 러시아의 클레브니코프가 이미 입증한 것과 같이 지배 언어가 다른 언어에 스며든다 하더라도 그 위상은 불안정하고(한국의 ‘콩글리시’처럼), 각 언어는 저마다 미학적 표명의 가능성을 지니고 있습니다. 언어는 결코 화자 수로 위력을 행사하지 않고(그렇지 않다면 중국어나 러시아어에 비해 화자 수가 적은 프랑스어가 결코 지배어가 되지 못했을 것입니다), 모국어 화자뿐 아니라 외국인들이 부여하는 권위를 통해 지배 언어가 됩니다. 부르디외에 의하면, 언어는 권력(오늘날의 경우, 세계화된 언어 권력)의 접근성에 따라, 그리고 그것이 제공하는 상징적 이익에 따라
1 파스칼 카사노바, 『세계의 언어, 전통과 지배La langue mondiale, Tradition et domination』, 파리 : 쇠이유, 2015.
사회적으로 위계화됩니다. 한 언어는 화자가 여러 언어 사이의 위계를 신뢰할 때 지배적인 위상을 획득합니다. 한 언어의 영향력이 인정되면 그것에 상징적 이익이 부여되고, 이러한 이익은 화자뿐 아니라 제도에 의해서도 재고하기 어려워집니다(한국에서 사용되는 한자를 예로 들 수 있습니다). 물론 한국어의 위상은 변천을 거듭해왔고, 이 언어를 배우려는 젊은 층의 수요가 말 그대로 폭증하는 추세입니다. 가령 저희 엑스마르세유대학교 한국학과의 경우, 정원은 75명인데 반해 등록 희망자 수가 2,000명에 달합니다. 하지만 한국어, 더 나아가 한국문화에 대한 열광은 대개 젊은이들에게 나타나는 현상으로, 이 연령대 독자 수는 수년 전부터 현저히 감소하는 추세입니다. 2023년 프랑스도서센터에서 시행한 독서 관련 조사에 따르면 15세에서 24세 사이의 청소년 및 청년 다섯 명 중 한 명은 지난 1년 동안 책이라는 것을 아예 펴본 적이 없고, 설문 응답자의 49%는 어쩌다 한 권 읽을 정도라고 밝혔습니다. 따라서 한국어 및 한국문화를 열성적으로 배우고 즐기는 대다수는 책과는 거의 담쌓고 지내는 독자라고 볼 수 있습니다. 하지만 한국어 학습자의 또 다른 부류가 형성되고 있는데, 이는 주불 한국문화원과 프랑스 곳곳에 소재한 한글학교의 노력 덕분이기도 합니다. 이들 기관에 한국어를 배우러 오는 계층은 문화에 관심이 있거나 관광을 목적으로 하는 성인들입니다. 젊은 층에서 흔히 보이는 케이팝의 영향이 이 범주에서는 거의 나타나지 않습니다. 다행히 이들은 책을 읽는 연령층입니다. 한국어의 인기가 한국문학에 도움이 된다고 말하기는 아직 무리이지만, 학습자의 고령화는 멀리 내다볼 때 유리하게 작용할 수 있다고 판단됩니다.
II. 프랑스 내 한국문학의 상황 출판 제1기 프랑스에서 한국문학 출판의 역사는 크게 세 시기로 구분됩니다. 첫 번째 시기는 1990년대 이문열, 이청준, 박완서, 최윤, 김승옥, 최인훈, 조세희 같은 작가들의 소개와 함께 시작되었습니다. 이들의 작품은 악트 쉬드에서 첫선을 보였는데, 한국문학 발간의 선구적 역할을 담당한 출판사입니다. 덕분에 프랑스 독자들은 강렬하고도 다채로운 한국문학과 만날 수 있었지만, 작품의 진가를 알아보기 위해서는 이 나라의 역사에 대한 상당한 지식이 필요할 때가 많았습니다. 이는 물론 모든 세계문학에 해당되는 사항이나 한국의 경우, 문학과 역사의 관계가 유독 긴밀한 데다 20세기 작품은 더더욱 그렇기 때문입니다. 이들의 소설에서는 지난날의 고난과 역경을 헤치고 나와 산업화를 향해 강행군하는 과정에서 그로 인한 손실마저 감내해야 했던 한국의 아픔을 읽을 수 있습니다. 역사 관련 지식과 ‘상호 텍스트성’이라는 개념에 조금도 거부감이 없는 세대에게 이는 더없이 훌륭한 문학으로, 이들 독자는 작품의 배경을 이해하기 위해 기꺼이 독서의 지평을 넓히고자 하기 때문입니다. 제가 아는 바로는 해당 시대에 관한 조사는 이루어지지 않았지만, 이러한 문학은 고급 독자, 즉 이 같은 장르에 친숙하고 외국문학에도 호기심이 많은 독자층을 대상으로 한다고 가정할 수 있겠습니다.
출판 제2기 2000년대 들어 쥘마 출판사에서는 황석영, 이승우, 은희경, 김유정, 이제하 등의 작가들뿐 아니라 『춘향가』와 『변강쇠 타령』 같은 판소리도 소개했습니다. 당시 황석영이나 김영하, 이승우의 소설이 서점에서 인기를 끌었습니다. 새로운 저자들의 출간과 함께 신기원에 접어들면서 한 시대에서 다른 시대로, 한 고민에서 다른 고민으로, 한 희망에서 다른 희망으로 단숨에 이행하는 한국의 모습이 제시되었습니다. 군사 독재와 근대화에서 빠져나와 새로운 밀레니엄으로 곧장 진입하는 시점이었습니다. 아시아문학을 전문으로 하는 피키에는 이 무렵 김영하, 김원일, 공지영을 위시한 탄탄한 작가층을 구축했습니다. 오늘날 이 출판사는 백여 종의 단행본을 보유하고 있습니다. 2006년 아틀리에 데 카이에도 한국과 동아시아 관련 책들을 선보이면서 이 같은 대열에 합류했습니다. 같은 시기에 이마고 출판사도 판소리와 연극 대본 출간을 통해 비상업적인 문학까지 선택지를 넓혔습니다. 프랑스에서 이러한 문학을 발견할 수 있게 된 것은 대개 열정 넘치는 이들이 이루어낸 결실로, 한국인 번역가들과 원어민 감수자들이 출판사의 문을 용감하게 두드리고 한국의 기관이나 재단에서 지원을 아끼지 않았기 때문입니다. 그리하여 출판 제2기에 해당하는 이 시기에 프랑스 독자들은 역사와 다소 무관한 문학, 다시 말해 더 읽기 쉬운 문학과 만날 수 있었습니다. 출판 제3기 한국문학 출판 역사의 세 번째 시기는 2010년대 들어 어느 한국문학 전문 출판사의 주도로 찾아왔습니다. 2012년, 드크레센조 출판사는 당시 ‘젊은 작가들’이라고 불리던 이들의 작품을 선보이기 시작했습니다. 현재 프랑크 드크레센조가 이끄는 이 출판사는 12년에 걸쳐 80여 종의 한국 관련 책을 출간하면서 피키에와 더불어 오늘날 해당 분야에서 가장 두툼한 카탈로그를 보유하고 있습니다. 2021년에는 한국 추리소설을 집중적으로 소개하는 마탱 칼므(고요한 아침)가 문을 열었습니다. 그리고 프랑스 내 한국 관련 출판의 역사를 간략하게나마 되짚어보는 이 시점에서 아지아테크나 세르주 사프랑, 블랭, 리바주처럼 한국문학을 그런대로 꼬박꼬박 내놓는 출판사들도 빼놓으면 안 될 것 같습니다. 또한 한국 시를 전문으로 내는 출판사도 세 곳이 있는데, 두세와 시르세, 송브르 레가 이에 해당합니다. 송브르 레의 경우, 당분간 시 출간을 접은 듯하지만 재개할 희망을 놓지는 않은 것으로 보입니다. 창립 이래 드크레센조 출판사는 두 가지 목표를 추구해왔습니다. 하나는 프랑스에 출간되는 소설 수를 늘리는 것이고, 또 하나는 젊은 작가들의 작품을 소개하는 것이었습니다. 출판사를 열기 두 해 전, 문예지 『글마당』을 창간하면서 저희는 당시 나오는 한국 책이 얼마 안 돼 잡지 발행을 계속하기가 쉽지 않겠다고 예상했습니다. 출판사를 설립한 2012년에도 그 해에 발간된 한국 관련 책은 십여 권에 불과했습니다. 그런 이유로 한국문학 전문 출판사를 열면 단행본 시장을 넓히는 데 도움이 될 것으로 보았습니다. 저희의 예상은 맞아떨어졌습니다. 그리고 더 중요한 목적은 바로 신세대의 젊은 작가들을 최초로 소개하는 것이었습니다. 그때까지 프랑스에는 전혀 알려지지 않았지만 다른 감수성, 다른 고민, 다른 이야기를 들려줄 수 있는 작가들이 적잖았습니다. 그중 몇몇은 프랑스에 출간되면서 어느 정도
성공을 거두었는데, 김애란, 김중혁, 한유주, 편혜영, 박민규 등의 경우가 이에 해당합니다. 이후에 한강, 박범신, 이승우 같은 이미 정평이 난 작가의 소개가 뒤따랐습니다. 이 같은 한국문학 출판의 역사에서 무엇을 배워야 할까요? 물론 초창기의 흐름이 현재까지도 쭉 이어지고 있습니다. 당시 발간된 작가들은 한국문학의 ‘판테온pantheon’에 입성했고, 프랑스 독자들이 20세기 한국 역사를 알게 된 것은 다 이들 덕분입니다. 이 작가들의 작품에서 묘사되는 한국의 모습은 더 이상 존재하지 않지만, 우리에게 주는 충격과 감동은 변함이 없습니다. 또한 두 번째 흐름은 프랑스 내 한국문학의 발간에 길을 터주면서 새천년의 현실에 보다 밀착된 작가들의 작품을 보여주었습니다. 다양한 주제를 통해 내밀함을 표현하는 또 다른 한국문학이 등장한 것입니다. 마지막으로 세 번째 흐름은 젊은 작가들의 물결로, 이 같은 현상은 프랑스에서 어느 정도 인지도를 쌓은 몇몇 작가들의 선전과 더불어 오늘날에도 계속되고 있습니다. 그런데 이 대목에서 한국 소설 발간에 활기를 불어넣은 두 요인을 짚어보고 가야 할 것 같습니다. 우선 파리국제도서전으로, 해마다 18만여 명이 방문하는 이 대규모 행사에 2016년 한국이 주빈국으로 지정되었습니다. 그리고 같은 해에 저 역시 과분하게도 프랑스국립도서센터에서 한국문학 담당 코디네이터로 위임을 받았습니다. 다양한 장르의 작가 30여 명이 도서전에 참석하여 한국문학 홍보에 힘을 보탰습니다. 하지만 으레 그러하듯 이전에 주빈국으로 초청받은 다른 아시아 국가들의 경우와 마찬가지로 행사가 막을 내리자 관심도 시들해지고 판매량 역시 뚝 떨어졌습니다. 앞서 말씀드린 세 시기 이후 대중에게 비치는 한국의 이미지는 또 다른 변화를 겪었습니다. 바로 위에서 언급한 도서전에 이어 두 번째 요인은 바로 한국의 ‘소프트파워’로, 90년대에 싹트기 시작한 이 영향력이 2019년쯤부터 본격적으로 발휘된 것입니다. 케이팝과 드라마, 영화, 휴대폰, 심지어 자동차까지 장르와 분야를 막론하고 ‘메이드 인 코리아’의 성공 사례가 속출하고 있습니다. 이제는 프랑스 국영 매체까지 나서서 한국 현지 취재 프로그램이나 관련 다큐멘터리를 제작하는 추세로, 이것만으로도 한국의 소프트파워가 얼마나 큰 위력을 지니는지 알 수 있습니다. 그렇다면 과연 이 상황이 문학에도 도움이 되는 걸까요? 프랑스 출판계는 대형 출판사들의 유례없는 기업 집중 단계에 돌입했습니다. 유럽공동체의 중심 도시인 브뤼셀에서 기업 결합의 승인 여부가 결정됩니다. 시장 긴축의 시기를 맞아 출판과 유통 분야 역시 같은 상황에 처해 있습니다. 이러한 현상은 시장의 구조적인 어려움에 직면한 서점가에도 파급되어 책방 또한 가장 잘 팔리고 무엇보다 가장 빨리 팔리는 품목에 치중하는 경향을 보입니다. 이 같은 맥락에서 로망스어나 게르만계 언어와 거리가 먼 언어권 책이 부상하기란 상당히 어려운 일이라고 할 수 있습니다. 그런데 간혹 이례적인 경우가 발생하기도 합니다. 2022년에 나온 한국 소설 두 권은 각각 두 종류의 판형으로 3만 부 이상 팔리는 훌륭한 성과를 거두었습니다. 두 책 모두 값이 얼마 나가지 않는 포켓판의 판매량이 더 많았습니다. 참고로, 그중 한 권은 ‘파친코’라는 제목이 붙어 있어 오래전부터 프랑스에서
일본문학이 갖는 매력을 감안해볼 때 혼동의 가능성이 없지 않습니다. 하지만 서점에서의 이 같은 성공 사례와는 상관없이 전반적인 상황은 썩 달라지지 않았고, 다른 책들은 이 같은 기록을 올리지 못하고 있습니다. 그럼에도 소프트파워의 효과 덕분인지 대형 출판사들은 베스트셀러가 나와주기를 기대하며 드문드문 단행본을 내놓습니다. 이런 와중에 중소규모 출판들까지 덩달아 모험에 뛰어드는 분위기로, 프랑스 출판사 만 곳 중 불과 19곳에서 베스트셀러의 80%가 나온다는 사실은 까맣게 잊어버린 모양입니다. 군소 출판사의 경우 당연히 매출이 신통치 않습니다. 프랑스에서는 매년 8만여 종의 단행본이 발행되는데 12,000종이 번역서이고, 그중에 한국 책은 50종에서 60종에 불과합니다. 시장에서 눈에 띄기에는 턱없이 모자란 수치로, 영어 번역서가 7,500종이고 일본어 번역서가 1,500종이라는 점과 비교해볼 때 더더욱 그렇습니다. 하지만 전반적으로 프랑스에서 외국문학은 점점 더 고전을 면치 못하는 처지인 데다 지난 해에도 9%가 감소한 것으로 기록되었습니다. 세계화가 가속되고 교류와 외국 문화에 개방적인 오늘날의 세계에서 참으로 의아한 현상이라 할 만합니다. 서점에서 번역서의 성공 기준도 3만 부에서 만 부로 대폭 낮아졌습니다. 이 같은 퇴조는 분명 모든 외국문학에 공통된 것이기는 하지만, 대체 무슨 이유에서 이러한 현상이 발생하는 걸까요? 우선 출판권료 인상을 들 수 있는데, 이렇게 되면 특히 중소규모 출판사에서 외서의 판권을 많이 사들이기가 어려워집니다. 책값은 당연히 올라가고, 판매량은 줄어들 수밖에 없습니다. 또 다른 이유로는 외국문학에 가장 열려 있다고 할 만한 고급 독자의 감소를 들 수 있습니다. 이들은 세계문학에 관심이 많고 낯선 저자를 발견하는 위험까지 감수할 만큼 열성적인 독자들로, 이 같은 애호가들의 수가 점점 줄어드는 추세입니다 2 . 따라서 무라카미 하루키나 할런 코벤, 엘레나 페란테 같은 저자들에게 몹시 편중되는 경향이 나타나는데, 출판계에서 ‘보증수표’라고 부르는 이 특급 작가들이 독자를 실망시킬 일은 거의 없다고 보기 때문입니다. 한편 프랑스의 매우 높은 도서 가격도 고려하지 않을 수 없습니다. 어느 독자가 이름도 모르는 저자의 책을 덜컥 샀다가 낭패를 보고 싶겠습니까? 따라서 여러 매체에서 밀어주는 유명 작가의 책으로 손길이 가기 마련입니다. 책값 역시 낯선 저자나 파급력이 약한 언어권의 문학을 발견하고자 하는 욕구에 제동을 거는 요소가 될 수밖에 없습니다. III. 공인 형태 공인 형태는 우선 경제적 공인처럼 수치에 의거할 수 있습니다. 여기서 우리는 최소한 세 가지 기준을 제시하고자 합니다. 첫 번째 기준은 번역서 수이고, 두 번째 기준은 문학상 수상 수이며, 세 번째 기준은 판매량입니다.
첫 번째 기준 : 번역서 수
2 올리비에 베사르 방기, 「문학의 종말인가, 독서의 위기인가Fin de la littérature ou crise de la lecture」, 『문학의 종말-종말의 미학과 담론Fins de la littératures – Esthétique et discours de la fin』, 1권, 파리 : 아르망 콜랭, 2012, 171~182쪽.
프랑스에서 출간되는 번역서의 종수는 완만한 증가를 보이고 있습니다. 프랑스는 번역서가 많이 나오는 나라로, 전체 출판물의 20%가량에 해당합니다. 2023년에는 영어 번역서가 59%로 가장 많았고, 일본어는 18%, 중국어는 0.6%를 차지했습니다. 한국어 번역서는 언급되지 않았습니다 3 . 여러 출처를 비교해볼 때, 한국어는 전체 번역서의 0.1~0.3%에 해당할 것으로 짐작됩니다. 공식 통계에 포함하기에는 충분치 않은 수치입니다. 2020년 프랑스에서는 41종의 한국어 번역서가 출간된 반면, 한국에서는 823종의 프랑스어 번역서가 발행되었습니다 4 . 한국은 번역서가 출판물의 20%가량을 차지하는데, 영어 번역서가 전체 번역서의 39%에 상당하고, 일본어는 29%, 프랑스어는 6%입니다 5 . 프랑스와 한국 두 나라 모두 영어와 일본어의 지배가 한동안 이어질 것으로 예측됩니다. 하지만 이처럼 다소 암울한 전망에도 불구하고 코비드19의 발생을 기점으로 한국문학 출간은 어느 정도 활기를 보이고 있습니다. 아직 통계 자료는 없지만 번역서 수의 증가가 확인됩니다. 몇몇 출판 그룹의 임프린트에서도 한국 단행본을 내놓으면서 도전에 나서는 모습입니다. 프랑스에서 ‘Un désir de littérature coréenne’이라는 제목으로 출간된 저서(원제 : 문학이라는 것의 욕망) 6 에서 정명교는 한국문학이 세계 무대에 입성하기 위해 가야 할 길 중 하나로 번역을 언급하고 있는데, 당연히 그렇습니다. 그의 말대로 “적어도 초창기에는” 그렇게 해야 합니다. 이 책에서 저자는 1990년에서 2000년사이 프랑스에 이청준과 황석영, 이승우가 소개된 것은 일종의 ‘사건’으로, 이를 통해 프랑스 독자는 한국문학이 한 나라의 역사에 영향을 받는 특수한 영역에 속하면서도 아시아, 특히 극동의 다른 문학들과 구별되는 문학이라는 사실을 발견하게 되었다고 강조합니다 7 . 1차 번역에서 시작하여 출판사 제출용 샘플로 완성된 번역 원고가 출판의 회로에 들어갈 때는 역자가 직접 손을 보거나 그렇지 않으면 편집부에서 다듬어서 ‘평이한 글’이나 ‘일반 독자를 위한 글’로 만드는 경우가 많습니다. 원문에 충실한 번역보다는 독자가 쉽게 이해할 수 있는 번역을 지향한다고 보면 될 것 같습니다.
두 번째 기준 : 문학상 수상 수 해외에서 한국 작품이 문학상을 수상한 사례를 가장 오래전으로 거슬러올라가면 2009년 신경숙이 ‘주목받지 못한 작품 상Prix de l’Inaperçu’을 수상한 이래로, 2013년 김애란이 같은 상을 받았고, 그 이후 정보라와 천명관이 맨부커 상 후보에 올랐으며, 2016년에는 한강이 이 상을 수상하고 2023년에는 메디치(메디시스) 상까지 받는 영예를 누렸습니다. 80년대 무렵 프랑스에 한국문학이 소개된 이래로,
3 출처 : 프랑스출판조합, 2023. 4 Idem. 5 출처 : 대한출판문화협회 출판정보센터, 2024. 6 드크레센조, 2015. 7 한국문학의 탁월한 표본을 제공하는 이 같은 저자들 곁에서 독자적인 행보를 통해 문학의 파노라마를 완성한 이인성의 경우도 언급하지 않을 수 없습니다. 새롭고 독특한 목소리를 더하면서 언어학적, 서사적 코드를 전복시키고자 한 이 소설가는 이미 70년대부터 대중적인 요구와는 거리가 먼 새로운 문학의 개념을 예고했습니다.
최근 십여 년 동안의 성과는 만족스럽다고 볼 수 있습니다. 물론 한국은 애석하게도 아직까지 노벨문학상 수상자를 배출하지는 못했습니다. 15명의 작가가 수상한 프랑스가 수상자 배출국의 선두를 차지한 가운데, 21%의 수상자가 영어권 국가 출신이고, 유럽어가 노벨문학상의 절반가량을 점유하고 있습니다. 최근 17년 동안 노벨상 수상자 배출국을 살펴보면, 7명이 영어권 작가로 수상자 수의 41%에 해당합니다. 21세기 초반 몇 년은 지배 언어의 수상이 주를 이루어 피지배 언어로서는 가능성이 희박했습니다. 1988년에 이집트문학이 노벨상을 수상했지만 세계문학으로 부상하지는 못했습니다. 카리브해의 아주 작은 국가인 세인트루시아에서 1992년에 노벨상 수상자가 나왔다는 사실을 아는 사람이 어디 있습니까? 노벨상 수상은 지배 언어 및 이 같은 언어로 쓴 문학에나 도움이 될 뿐입니다.
순위 국가 수상자 수(명) 비율(%) 1 프랑스 16 13.3 2 미국 13 10.8 3 영국 11 9.17 14 일본 2 1.67 38 중국 1 8.83 표 1 : 국가별 노벨문학상 수상자 배출 수 및 비율
참고로, 최근 중국의 인공지능이 문학상을 수상한 사례도 있음을 밝혀둡니다.
세 번째 기준 : 판매량 『1982년생 김지영』의 일본어 번역서는 20만 부가 팔렸습니다. 다른 10개 언어 번역서까지 포함하면 판매량이 30만 부가 넘습니다. 한강의 『채식주의자』는 13개 언어로 번역되어 16만 부가 팔렸고, 손원평의 『아몬드』는 2019년 일본에서 출간되어 9만 부 이상의 판매량을 기록했습니다(출처 : 2023년 한국문학번역원), 해외 출판 지원 신청 수도 2014년 13건에서 2023년 289건으로 폭증했습니다. 이 같은 지표만으로도 소프트파워에 힘입어 한국문학이 얼마나 순항하고 있는지가 파악됩니다. 수치는 출판 시장의 현황을 알려주는 그 나름의 역할을 하기 때문입니다. 그러나 한 나라의 문학, 다시 말해 미학적 가치를 지닌 작품이 특히 세계문학을 지향할 때 그것을 평가하고, 오래전부터 입지를 굳힌 지배 문학에 맞서야 할 때는 다른 요인, 특히 문학 장르와 텍스트의 미학, 주제 선정 같은 요인들의 결집이 요구됩니다.
승인을 위한 세 가지 가설
이미 1970년대부터 자유주의 체제에 들어선 출판계는 새로운 경제 논리를 도입했습니다. 그러나 이 같은 경제학상의 기준을 통해 한국문학의 발전이 명백히 입증된다고 하더라도, 세계문학으로 공인받는 데는 충분치 않다는 사실을 유념해야 합니다. 물론 앞서 밝힌 것처럼 프랑스 내 한국문학의 성장 지표는 확실합니다. 하지만 이전보다 훨씬 더 확대되었다고 해도 프랑스의 출판 규모는 일본이나 앵글로색슨 국가에 한참 못 미칩니다. 따라서 위에서 언급한 경제 관련 기준은 잠시 접어두고 세 가지 방안을 가설로 제시하고자 합니다.
첫 번째 방안 : 출판의 다변화 오늘날 우리는 ‘포스트 문학의 시대 8 ’에 접어들었습니다. 소설이 패권을 장악하고 문학 공간 전반에 군림하는 상황입니다. 프랑스에서 소설은 출판사 매출의 25%를 차지합니다. 1월과 9월의 신간 출시 시즌에는 1,100여 권의 소설이 쏟아져 나오는데, 세계적으로 명성이 높은 작가들의 작품도 포함됩니다. 문인들의 일기나 서간집, 시, 수필, 시평, 철학 에세이 같은 다른 장르도 당연히 나옵니다. 그런데 프랑스에 소개되는 한국문학은 거의 다 소설로, 장편 아니면 중, 단편집입니다. 시와 희곡도 출간되기는 하지만, 그것만으로 다양한 장르와 풍부한 작품을 갖춘 문학이라는 인상을 주기에는 부족합니다. 따라서 서점에서 다른 나라의 문학과 겨룰 만한 장르, 즉 소설에 국한된 문학으로 보입니다. 하지만 로렌스 스턴이나 호르헤 루이스 보르헤스, 밀란 쿤데라, 페터 한트케, 빈프리트 게오르크 제발트 같은 작가들은 당대의 서술 구조에 격변을 일으키면서 다층적 해석을 가능케 하는 걸작을 내놓았습니다. 근대성에 의한 문학의 죽음을 언급하면서 문학의 ‘재즈화jazzification’, 다시 말해 당시 재즈가 그러했던 것처럼 국경으로부터의 해방을 열렬히 호소한 데이비드 실즈 9 의 말에 귀 기울여야 할까요? 소설이라는 영토에서만 싸운다는 말은 문학이 지닌 표현의 잠재성을 박탈한다는 말이나 마찬가지입니다. 출판의 다변화는 한국문학이 유럽과 미국에서 나오는 다른 텍스트와 맞설 수 있도록 그 매력을 강화하는 데 있습니다. 한국 고전문학 작품은 거의 번역되지 않았습니다. 1900년에서 1960년 사이의 작가들도 지극히 일부만 번역되었는데, 시나 소설, 종교적 성격의 글이 다수 소개된 중국문학이나 일본문학과는 사정이 달라도 한참 다릅니다. 인문과학 및 사회과학 관련 출판은 전무하다시피 합니다. 한국의 전통사상과 현대사상도 모르는데 어떻게 한국문학을 제대로 알고 감상할 수 있겠습니까? 철학 및 사회학, 더 나아가 인문, 사회과학 저서 역시 북한에 대한 저작 외에는 보기 드뭅니다. 이 같은 인문, 사회과학 저서나 문학비평집은 판매 가능성이 높지 않습니다. 그러나 그 필요성은 아무리 강조해도 지나치지 않습니다. 물론 불교 관련 저서가 나오고 전문 출판사에서 시집을 내놓기도 하지만, 프랑스에서 볼 수 있는 대부분의 한국 책은 소설입니다. 하지만 문학의 번영은 장르의 다양성으로 가늠된다고 여기는 경향이 있습니다. 8 90년대를 풍미한 사조로, 언어의 파괴와 다른 장르 및 분류 불가능한 텍스트에 대한 소설의 승리를 통한 문학의 부정, 자기 초월을 예고한 경향. 9 미국의 작가(1956~),
두 번째 방안 : 텍스트의 다변화 프랑스의 문학사가 윌리암 막스는 문학이 그 자신의 역사 속에서 지속적으로 평가절하되는 과정을 겪으면서 외부 10 뿐 아니라 내부 11 에서도 공격을 받는다고 역설합니다. 한국문학의 세계화는 보편적으로는 문학에, 특수하게는 출판에 가해지는 제약을 배제하고는 고찰할 수가 없습니다. 위에서 언급한 이유로 프랑스에서 한국 소설은 오래전부터 입지를 다진 여러 장르의 문학과 맞서야만 하는 처지입니다. 그런데 독서에 들이는 시간과 노력이 한정된 만큼, 최초의 선택은 대개 지배 집단의 가치를 따라가기 마련입니다. 지배 집단은 그 자신의 언어학적, 미학적 규칙을 부과하고 소수 집단으로 하여금 부득이하게 저들을 모방하게 하거나 아니면 떨어져 나가게 만듭니다. 프랑스에 번역되는 한국문학의 운명도 이 같은 관점에서 내다볼 수 있습니다. 그렇기에 버텨야 합니다. 그 어떤 범주로도 분류 불가능한 독창적인 텍스트, 문학적 가치가 인정되는 텍스트 12 , 독자를 바꾸어 놓을 만한 텍스트를 내놓으면서 끝까지 버텨야 합니다. 이는 바로 작품의 중심에 언어가 존재하는 텍스트입니다. 우리가 문학에 다다르는 것은 언어를 통해서고, 이때의 언어는 단어의 보기 좋은 배열, ‘그럴 듯한 문체’로 요약되지 않습니다. 작가의 내면성이 수면에 떠오르지 않는다면, 그리고 리샤르 미예가 즐겨 말하듯 “그림자와 죽음의 심연에서” 글쓰기가 솟아오르지 않는다면 문체도 존재하지 않습니다. “결국 우리가 글을 쓰는 것은 언어에 경의를 표하고 언어를 예찬하거나 증언하기 위해서”입니다. 문학사에 한 획을 긋는 텍스트, 양질의 작품에 대한 공인이 점점 더 어려워진다고 하더라도 문학적 가치가 확고한 텍스트, 까다로운 독자를 위한 텍스트, 이 같은 글들이야말로 어떤 문학에 상위의 상징 자본을 부여하는 텍스트라고 할 수 있습니다.
세 번째 방안 : 주제의 다변화 무엇을 써야 하는지를 정의하기보다는 문학의 역할에 대해 묻고 또 물어야 합니다. 마냥 생소하고 환상적이면서 ‘대중적’인 주제를 선택함으로써 기분 전환의 수단이나 취미 활동으로 전락한 문학은 이 같은 목적에 더욱 부합하는 문화산업과 맞붙을 수밖에 없는 처지가 되었을까요? 아니면 언어를 실험하는 사명을 저버리지 않고 언어 고유의 증언, 바로 세계와 인간의 운명에 대한 증언을 다시 떠맡아야만 하는 걸까요? 한국문학이 세계문학의 대열에 합류하면서도 정체성을 잃지 않는 것을 목표로 한다면 반드시 한국적인 특수성을 간직해야 합니다. 도서전 부스 운영과 서점 홍보 활동, 강연을 오랫동안 해온 제 경험으로 미루어볼 때, 프랑스 독자들이 원하는 것은 한국과 이 나라의 역사, 문화, 요리 등을 이야기하는 소설입니다. 한 나라의 문학이 국제적으로 인정받기 원한다면 세계 어디서나, 10 『문학을 향한 증오La haine de la littérature』, 파리 : 미뉘, 2015. 11 『문학에 건네는 작별인사L’Adieu à la littérature』, 파리, 미뉘, 2005. 12 미르치아 마르게스쿠, 『문학성이라는 개념, 메타문학 비평Le concept de littérarité, critique de métalittérature』, 파리 : 키메, 2009.
어느 저자한테서나 나올 수 있는 글을 내놓아서는 안 됩니다. 지금 우리가 목도하는 것은 세계문학의 위상을 획득하고자 하는 열망과, 특정한 토양과 문화, 국가와 역사에 깊이 뿌리내리려는 성향 사이에서 흔들리는 어떤 문학입니다. 이 문학이 세계문학을 지향한 괴테와 자국의
Assemblés au sortir de la pandémie, les textes qui composent ce livre se proposent d’offrir des ponts entre la littérature coréenne et l’actualité. Jean-Claude de Crescenzo trace des chemins littéraires à travers les ennemis multiformes de la modernité – la solitude, la ville étouffante, la désagrégation de l’unité familiale et le capitalisme – et les possibles du monde d’après, livrés aux vraies richesses – l’amitié, le retour à la terre, la mémoire du passé et la lenteur. L’auteur entrecoupe ces réflexions d’hymnes à la joie intimes, cinq intermèdes dédiés aux souvenirs de Corée.
Après Écrits de l’intérieur, Jean-Claude de Crescenzo livre cette anthologie à la frontière de l’essai et du carnet de lecteur-voyageur, qui invite à se perdre dans les venelles de la littérature coréenne. Un livre à garder près de soi, comme un compagnon de lecture, pour explorer les textes de son vaste répertoire.Jean-Claude de Crescenzo est le fondateur des Études coréennes de l’Université d’Aix-Marseille. Directeur de la revue de littérature coréenne Keulmadang, chercheur associé à l’Institut de Recherches Asiatiques (Irasia). Titulaire de nombreux prix, ses ouvrages sont régulièrement publiés en Corée du Sud.
Promenades dans la littérature coréenne, Jean-Claude de Crescenzo, Decrescenzo Éditeurs, 2023
이것이야말로 문학이 허용하는 유일한 해학이다” 한국문학 연구자 장클로드 드크레센조를 따라 걷는 한국 소설의 숲
내가 프로방스 숲속을 걷는 동안 동행하던 책들이 떠올랐다. 이 팬데믹을 견디고 한정할, 적을 만들기도 무력화시키기도 하는 방법은 한국문학 속에서 오웰George Orwell과 궤를 달리하는 디스토피아의 징조를 끌어내는 것이다. 내 발걸음이 이끄는 대로 글들이 머릿속을 스쳐 지나가고 신체 활동이 두뇌 활동으로 변모하며 내가 하고 있는 육체적 산책이 한국문학 속 산책으로 이어졌다. -「책머리에」에서
프랑스 마르세유에서 태어난 한국문학 연구자 장클로드 드크레센조의 새 연구서 『프로방스 숲에서 만난 한국문학』이 문학과지성사에서 출간되었다. 프랑스 엑스마르세유 대학교에서 한국학과를 창설하고 주임교수를 역임한 그는 아시아학연구소IRASIA의 일원이자 한국문학 공동번역가로도 활동 중이다. 또한 한국문학 전문 웹진 〈글마당〉을 운영하며 프랑스에 드크레센조 출판사를 설립해 한국 현대 작품을 프랑스에 널리 알리고 있다. 전작 『다나이데스의 물통-이승우의 작품 세계』에서 한 작가의 장편소설 6권을 유럽 문학·철학과 연결 지으며 분석했다면 이번 신작은 끊임없이 형태를 변형해 세계인의 목숨을 위협하는 바이러스처럼 한국 소설에서 무수히 등장하는 적(敵)의 형상을 다양한 형태로 표현한 아홉 명의 작가(김애란, 박민규, 편혜영, 장강명, 이승우, 은희경, 한유주, 이인성, 황석영)의 작품들을 들여다본다. 코로나 바이러스라는 인류의 적에서 출발해 한국 소설에서 나타난 적으로 확장되는 장클로드 드크레센조의 분석은 현 시국을 은유적으로 내포하고 있는 작품들의 ‘예견적인 시각’을 통해 우리의 현재를 짚어보고 나아가야 할 방향을 모색하게 한다. 한국 작가들과의 특별한 추억이 담긴 저자의 에피소드들에서는 한국 작품에 대한 그의 무한한 애정을 느낄 수 있다. 서양 철학을 접목해 한국 소설을 분석한 이 연구서는 우리 문학의 현재를 가늠케 하고 작품을 바라보는 새로운 관점을 제시할 것이다.
(La photographie de Erri de Luca est tirée de Oeuvres choisies, Quarto-Gallimard)
Qu’est-ce qui rapproche l’écrivain napolitain et l’écrivain coréen, sinon, à première vue, une pratique régulière des textes bibliques ? Mais la comparaison ne s’arrête pas là. En cheminant dans les deux œuvres, lentement se sont révélées de similitudes troublantes que des différences minimes n’ont pas réussi à gommer ou à ramener en arrière-plan. Bien que, la question soit moins de trouver ce qui les rassemble que de savoir quel usage ils font des points de ressemblance.
Les écrivains et la religion
Les voyages sont souvent l’occasion de lire ou relire des textes majeurs, de ceux qui sont à même d’influencer le voyage en cours. L’Italie, cet autre patrie, abonde en villes-écrivains, capables de vous plonger à nouveau dans votre bibliothèque. Turin pour Nietzsche, Catane pour Brancati, Naples pour Erri de Luca,… Parfois, c’est une œuvre majeure qui surgit et avec elle son inévitable comparaison avec les auteurs coréens. En l’occurrence, la Bible par laquelle nous discutions avec Lee Seung-u de l’influence des textes religieux sur la création littéraire. Question ancienne, certes, mais qui dans le cas des auteurs coréens n’est pas fréquente. La grande majorité d’entre eux étant surtout influencés par le bouddhisme ou le chamanisme. Lee Seung-u lit la Bible chaque jour, en langue coréenne.
Erri de Luca
Erri de Luca aussi, en langue hébraïque. Chaque jour, l’auteur italien lit un verset qu’il s’efforce de traduire en italien. Il lit comme on suce un noyau d’olive [Noyau d’olive, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, 2004][1], dit-il jusqu’à ce que la chair s’en détache complètement, jusqu’à ce que le sens, non s’épuise, mais se porte à sa limite de compréhension. Lee Seung-u, avouant sa difficulté de mémorisation, essaie de lire un verset aussi profondément qu’il le peut, autant de fois que nécessaire.
Incroyance et Bible
Erri de Luca est incroyant : «Je parcours souvent les Saintes Écritures, sans un souffle de foi ». Lee Seung-u est pieu. Il prolonge sa lecture par la pratique et la récitation religieuses : «Est-ce que la Bible ne dit pas qu’une foi qui n’est pas suivie d’actes est une foi morte ? » [Lee Seung-u, L’Envers de la vie, Traduit du coréen par Ko Kwan-dan et Jean-Nöel Juttet, Zulma, 2000][2]. Mais, tous deux pourraient se réunir autour d’une phrase d’Erri de Luca : « Fais que ton règne arrive […] c’est une phrase qui donne le vertige à un homme comme moi, privé de foi, toujours étonné par la force secrète de ceux qui la possède ».
Divergences
Au-delà d’une comparaison stricte des pratiques de lecture, nous avons surtout été frappé par la communauté des influences littéraires, dont la Bible est certes le point d’aboutissement, bien que le regard sur la religion soit différent entre les deux auteurs. Si Erri de Luca n’attend pas la venue du Messie, Lee Seung-u est plus explicite sur le sujet. Pour lui, l’existence de Dieu ne fait aucun doute. Erri de Luca aborde la question de son incroyance, non sans humour dans un court dialogue avec son père :
— « Papa, il faut trop de miracles en même temps pour qu’arrive ce que tu espères. Tu es bien exigeant pour un homme sans foi.
—La foi des autres m’a suffi. Dans certaines de leurs vies, j’ai vu l’empreinte digitale de Dieu. […] je suis un témoin secondaire, je n’ai pas vu l’ours, mais j’ai trouvé ses traces, une ruche saccagée, bref des indices d’un passage ». [Erri de Luca, En haut, à gauche, Rivages, 1998 (Tous les ouvrages cités sont traduits de l’italien par Danièle Valin)][3].
Les écrivains et la Bible
Tous deux ont en commun le projet de lire la Bible pour se mieux connaître. Erri de Luca écrit :
« Ce n’est pas tant la Bible qu’on lit que soi-même ». Dans Le Chant de la terre, Lee Seung-u fait dire à un moine : « La Bible est un immense miroir» […]. La Bible réfléchit la totalité de ton être. Plus tu lis la Bible et mieux tu peux te comprendre. » [Lee Seung-u, Le Chant de la terre, Traduit du coréen par Kim Hye-gyeong et Jean-Claude de Crescenzo, Decrescenzo éditeurs, 2017][4].
La connaissance de soi, garantie l’accès à un monde nouveau. Si Lee Seung-u a conscience qu’il habite un monde provisoire qui ne constitue en rien sa destination dernière, Erri de Luca ne marche pas vers la Terre Promise, à laquelle il ne croit d’ailleurs pas. Une recherche du sacré pour les deux auteurs dont Henri Godard dit à propos d’Erri de Luca :
« La mesure du sacré que recèle chacun de ces textes est due à leur pouvoir de résister à l’usure de la vie quotidienne ». [Henri Godard, Erri de Luca, Entre Naples et la Bible, Gallimard, 2018″][5]. Erri de Luca est incroyant. Pas athée. « Je ne suis pas athée. Je suis un homme qui ne croit pas »[Henri Godard, op. cit.][6]. […] « L’athée se prive de Dieu, de l’énorme possibilité de l’admettre, non pas tant pour soi que pour les autres ». [ Erri de Luca, Première heure, Rivages, 2000][7] ».
Leurs pratiques de lecture ne se ressemblent pas, pas plus que ne se ressemblent leurs textes préférés. Erri de Luca avoue sa sympathie pour le prophète Esaïe, tandis que l’Épître de Paul est une source inépuisable de relectures pour l’auteur coréen. Lee Seung-u cite dans ses romans des passages entiers de la Bible ; Erri de Luca, s’accroche à un mot qu’il traduit parfois dans une version différente de celle de la conférence Épiscopale Italienne, avant d’en tirer motif d’un nouvel écrit.
Solitude et lieux étroits
Qu’un arrière-monde existât ou non, la solitude est de mise pour les deux auteurs. Erri de Luca la trouve dans l’alpinisme, Lee Seung-u dans la marche. « Chacun est seul et sans alliance avec l’autre » (Erri de Luca) ; « Les hommes me font peur. Face à eux, je suis d’une immense maladresse. » (Lee Seung-u). Une solitude dès la petite enfance, tous deux lisant parfois jusqu’à la limite du supportable, les ont retirés des jeux habituels, des groupes d’enfants aussi turbulents que cruels. De cette solitude, ils en tirent tous deux un monde nouveau, à part des autres, que traduit ainsi Henri Godard à propos d’Erri de Luca mais que l’on peut attribuer aussi à Lee Seung-u :
« Un homme qui, à l’âge où il en aurait eu le plus besoin, dans son enfance et son adolescence, ne s’est sentie faire partie d’aucune communauté—ni sa famille, ni les jeunes gens de son âge, ni sa ville, pourtant petit monde pourtant petit monde en lui même, pourvu d’un fort sentiment identificateur—, s’il a passé ses années à lire et s’il a ressenti dans le même temps le besoin d’écrire lui-même, sa véritable appartenance, c’est la littérature ». [Erri de Luca, Première heure, op.cit. »][8] ».
Ou encore :
« L’excès de lecture fait obstacle à la communication et aggrave un sentiment spontané de solitude, non seulement entre parents et enfant, mais encore entre celui-ci et de possibles camarades. S’il donne à l’enfant le sentiment d’appartenir, c’est à un monde différent de celui où il vit ».
Les lieux de la naissance
Un lieu de naissance qui tient une place importante sinon capitale dans l’oeuvre de de l’auteur italien. Un lieu source de paradoxes pour l’Italien, de tristes souvenirs pour le Coréen. Un lieu qu’il vaudrait mieux placer à l’Orient. Tandis que la mère d’un personnage d’ Ici comme ailleurs (Lee Seung-u) dit à son fils : « Ne va pas à l’est » (soit l’opposé de l’orient), Erri de Luca écrit : « À la lettre, l’Orient est le lieu où reconnaître sa propre origine, où éprouver une appartenance et un lien avec le reste du monde créé ». [Erri de Luca, Première heure, op.cit.][9]. Napolitain, Erri de Luca n’a jamais témoigné d’un amour inconsidéré pour sa ville de naissance, bien qu’il reconnaisse une dette à l’égard de la langue napolitaine. Il a quitté Naples pour Rome, à l’âge de 18 ans. De ce départ, il dit : « La ville bannissait ses absents, ceux qui n’y vivaient pas étaient inscrits sur le registre secret des expulsés. Napolitain est un titre seulement pour les résidents, la naissance ne suffit pas. Ce sont ceux qui restent qui comptent, tous les autres sont des étrangers» [En haut à gauche, op.cit.][10] ». Ou encore : « Cela signifie que [Naples] est une ville dans laquelle on ne peut pas retourner. Je ne peux pas y retourner. J’y vais. »
Pays natal
Lee Seung-u précise : « Chacun éprouve une profonde nostalgie pour le pays de son enfance». Le sentiment du « pays natal » est profondément inscrit dans la culture et l’imaginaire coréens, pays encore très rural, mais ce n’est malheureusement pas mon cas (…). Je me suis fait le serment de ne jamais y remettre les pieds. Échapper désespérément à cet endroit, c’est l’effort de toute ma vie. » [Lee Seung-u, L’Envers de la vie, Traduit du coréen par Choi Mi-kyung et Jean-Noël Juttet, Zulma, 2000][12]. Mais l’influence du pays natal ne s’annule pas dans l’œuvre littéraire, car c’est au fond la communauté qui est mise sur la sellette. Différence qu’opère Erri de Luca avec cette déclaration : « Je ne puis éprouver aucun sentiment d’appartenance. Je ne suis de rien, mais je sais mes lieux d’origine ».[Erri de Luca, Opprimés, in Alzaia, Rivages, 2002][13]. Sur l’opposition au lieu de naissance se construit l’œuvre de Lee Seung-u. Les villages, il ne cesse de les détruire. Dans L’Envers de la vie, il met le feu à l’église, symbole de l’unité du village, dans Ici comme ailleurs, le village est dévasté par une éruption volcanique, dans Le Chant de la Terre, c’est un affaissement de terrain qui engloutit le village, la maison et les parents du personnage central.
La mer
Près du lieu de naissance, la mer. Le bleu profond du golfe de Naples (lorsque les pollueurs ne sont pas à l’œuvre), le gris ourlé des vaguelettes du détroit de Corée, près de Jangheung, ville natale de Lee Seung-u. Être né au bord de la mer impose à l’existence le balancement des flots. De sa ville au bord de la mer, l’auteur italien dit : « Une ville qui n’a pas à se battre contre les vagues, qui n’a pas de limites hostiles, rochers ou désert, n’est pas une vraie ville» [En haut, à gauche, ib.][14]. Né le visage face à la mer, le dos face à la colline et la tête puisant dans le ciel les raison de rester coincé dans ce minuscule village, Lee Seung-u n’entretient pas avec la mer une relation privilégiée. Si rôle elle devait jouer, ce serait plutôt celui d’objet étrange, voire répulsif : « Par exemple, bien qu’ayant passé toute son enfance au bord de la mer, par extraordinaire, il ne savait pas nager. Alors que tous les autres enfants passaient toute la journée à barboter tous nus dans l’eau, lui restait habillé et refusait d’y entrer ». [L’envers de la vie, op. cit.][15]
Concordance
Cette absence de concordance entre l’auteur et la mer on la retrouve dans un très beau passage de la nouvelle Du côté de Jongnamjin [Lee Seung-u, Le vieux journal, recueil de nouvelles traduites du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Safran, 2013][16]: « La mer était toujours cet énorme poisson blanc qui s’approchait de la côte en se tortillant à loisir. […] mais après avoir fermé les yeux, quand je les rouvrais, il était retourné à sa place où il continuait d’onduler. Depuis des années, il tentait d’y accoster sans jamais y arriver tout à fait ». C’est plutôt le goût de la montagne qui les rassemble. L’Italien pratique assidûment l’escalade, le Coréen la marche. L’élévation sacrée, le pont entre le monde des vivants et les cieux vont chez Lee Seung-u jusqu’à donner à la montagne le pouvoir de s’éclairer la nuit.
Le frère jumeau
Tous deux ont un frère jumeau, cet éternel rappel de soi. Le frère d’Erri de Luca est mort très tôt, mais il n’a jamais été oublié au point que l’auteur met encore chaque jour ses couverts à table et qu’il avoue avoir voulu devenir ambidextre, pour qu’un de ses mains, la gauche, soit dédiée à ce frère disparu. Chaque jour, il écrit une page de la main droite et une autre de la main gauche.
Le frère de Lee Seung-u est bien vivant mais il ne cesse de tracasser l’écrivain par le souvenir qu’ils partagent. Lee Seung-u affirme régulièrement dans les interviewes que c’est son frère jumeau, plutôt que lui, qui aurait dû devenir écrivain. Ce frère jumeau qui a cessé d’écrire le jour où il s’est aperçu que la maîtrise littéraire de son cadet était supérieure à la sienne. On trouve cet épisode dans une nouvelle éponyme du recueil Le Vieux journal. Dans la préface de L’Envers de la vie, il dit « Était-ce à moi d’écrire ? »
Engagement et renoncement
Du côté de l’engagement, politique pour Erri de Luca, social pour Lee seung-u, il en va tout autrement. Si Erri de Luca est connu pour son militantisme actif, Lee Seung-u, lui, ne s’est jamais engagé. L’auteur italien avoue vouloir « contraindre la vie à entrer dans ses livres ». L’auteur coréen se défend de « vouloir récuser le monde qui lui préexiste », quand bien même, ses romans sont souvent basés sur une condamnation de la dictature militaire, qui a sévi pendant 30 ans en Corée. L’écrivain italien, connu pour son engagement politique d’autrefois, est resté proche des luttes contre toutes les formes d’injustice, souvent de façon très médiatique.
Être de nulle part
« Je ne suis de rien et d’aucun lieu». [Erri de Luca, Le contraire de Un, Gallimard, 2004][17] » Chez l’écrivain coréen, c’est plutôt l’engagement envers les autres qui lui vaut cette attitude de retrait qu’on lui reconnaît : « J’estime que pour ne pas perdre son indépendance envers les autres, que ce soit en amitié ou en amour, il faut éviter l’affection et les engagements ». [Lee Seung-u, Du côté de Jongnamjin, in Le Vieux Journal, id.][18]. Finalement, tous deux ont en commun un certain scepticisme à l’égard de leurs semblables, mais ils ne rêvent pas d’un monde idéal, trop conscients que l’histoire s’est écrite il y a bien longtemps : « Je vous ai écris dans une lettre de ne pas fréquenter les prostituteurs : je ne dis pas tous les prostituteurs du monde, les rapaces, les idolâtres, car alors, il vous faudrait sortir du monde ». [Épîtres aux Corinthiens, v8 9-10][19].
Le style
Leurs textes sont pour la plupart autobiographiques, centrés sur un personnage qui leur donne leur unité narrative. La prose de l’auteur italien est concise. « Mes phrases écrites ne sont pas plus longues que le souffle pour les prononcer ». Erri de Luca s’énonce à la limite de la sécheresse, chaque mot choisi pour l’autonomie dont il est porteur. Sans doute, lecture de la Bible en est-elle, sinon la cause, du moins l’origine. À moins que le bégaiement dont l’auteur souffrait durant sa jeunesse l’ait contraint à choisir la parcimonie, le bousculement de l’ordre ancien, seul capable de frayer un passage dans la conscience des autres, quand la parole n’offrait qu’un sauvage effritement. Nul méandre qu’une île redresserait. En conséquence, la phrase va son court chemin, d’un pas assuré, martial presque, si en-dessous n’affluait l’humanité de la langue : « Cette femme venue à moi fut ma part du monde». [Erri de Luca, Une fois, un jour, traduit de l’italien par Danièle Valin, Verdier, 1992][20], écrit-il à propos de sa femme morte prématurément. Erri de Luca s’impose dans la nudité d’un propos fragile et pourtant si plein de force.
Divergence II
À rebours, la phrase de Lee Seung-u offre souvent de multiples entrées. Là, où d’aucun auteur afficherait une souveraine certitude, le contraire s’impose à l’auteur coréen. Le choix final appartient au lecteur. Un lecteur forcé à prendre parti, bien conscient que l’auteur ne lui portera jamais secours : « Il ne savait pas distinguer le courage de la résignation.il lui semblait que le courage naissait de sa résignation, ou encore que le plus courageux était de se résigner ». [Le Chant de la terre, op. cit.][21]. Au lecteur de faire son travail de lecteur. Est-ce parce qu’il a vécu si longtemps sous la dictature que l’auteur n’impose jamais au lecteur une proposition qui ne lui conviendrait pas ? Ou bien, assuré que le monde présent n’est pas le monde à venir, l’auteur ne saurait garantir une voie unique ? La phrase, débarrassée de toute auto-satisfaction, ne recherche aucun assentiment, aucune séduction frelatée. Malgré l’épaisseur des thèmes traités, la sensation d’étouffement n’opprime jamais la lecture. Sans doute parce que la phrase offre le moment de liberté dont tout lecteur a besoin.
Pourquoi lire ? Pour qui écrire ?
Erri de Luca hérita de la volumineuse bibliothèque de son père. Les livres tapissaient jusqu’à sa chambre d’enfant. Lee Seung-u est un lecteur quasi-permanent. S’il admet ne pas lire tout ce qui lui tombe sous la main, il est, malgré cette restriction, toujours plongé dans un livre. Une habitude héritée de ses années d’études en théologie. Il lit, dit-il « profondément », en sachant que l’œil est souvent le pire ennemi de la lecture. Des livres dont la vocation est de nourrir leur écriture, de faire ré-intervenir la vie là où elle menaçait de s’absenter. « Je veux contraindre la vie à entrer dans mes livres », écrit Erri de Luca. Pour le coup, Lee Seung-u n’a pas la même foi : « Planté dans le marécage, il n’a d’autre solution que d’avancer ». Pour qui écrire ? « Au moment où [l’écrivain] écrit, tout le passé est derrière son dos en train de lire ». Henri Godard, conclut : « On écrit d’abord pour les ancêtres. » Chez Lee Seung-u, il suffit de lire son œuvre pour découvrir qu’il n’écrit jamais que pour ses ancêtres.
Distance versus engagement
Dans quels plis secrets de l’amertume du monde un auteur puise-t-il la substance qui le nourrit ? Nous ne pouvons croire à une littérature heureuse, comme il existerait une retraite heureuse ou une circonstance heureuse. Avec Lee Seung-u nous nous écriions : « Celui qui est heureux n’écrit pas ! » Est-ce la raison pour laquelle les deux auteurs prennent de la distance à leur métier d’écrire ? Erri de Luca : «Et moi je fais l’écrivain, quel con ! » Et pour Lee Seung-u, à propos des livres : « Brûle les livres, tous les livres. Tu m’entends ? […] À quoi ça sert le droit, la philo, hein ? Ça sert à rien du tout ! Tu sais combien ça mesure la pine d’un phoque ? Fais pas semblant de pas entendre, petit con… »
Une chronique de Jeanne Argemi parue dans Keulmadang.com
« Un petit volume sous l’égide de l’air. Un voyage vers la lumière. »
Carnet d’un voyage qui n’a pas eu lieu est un livre qui s’ouvre comme une fenêtre. Derrière le volet de sa couverture, s’étend un vaste jardin de souvenirs. Pour y accéder il n’est pas besoin de clefs, de passeport ou de carte d’embarquement, mais d’un brin de malice et d’un peu de nostalgie.
À partir de son expérience de la Corée, de ses aventures de jeunesse et de son imagination, Jean-Claude de Crescenzo nous invite à contempler une série de vieilles photos en noir et blanc, empruntées à quelques talentueux photographes. Le paysage qu’il fait défiler sur les pages de son carnet présente des visages d’enfants souriants, allongés par terre au milieu d’une rue déserte, des femmes en fuite, cachées sous des parapluies, et des grands-mères baillant aux corneilles. Patiemment, il nous décrit leurs gestes et imagine ce que pouvaient être leurs pensées au moment de la photo.
À force d’humour, de tendresse et de perspicacité, l’auteur rend familier ces petits bouts d’ailleurs que sont souvent les vieilles photographies. Il renverse les frontières culturelles, géographiques ou temporelles qui nous séparent habituellement de ceux que l’on appelle des « étrangers ». En lisant, le lecteur est entrainé dans leur vie ; il marche en leur compagnie sur les chemins de terre de la Corée rurale, du Jeolla, ou dans les ruelles étroites de l’ancienne Séoul. Comme le sous-entend Jean-Claude de Crescenzo dans son avant-propos, il est alors étrangement gagné par la nostalgie d’une époque qu’il n’a pas connue. Par le biais de ce sentiment si particulier, commun à tous, notre auteur redonne vie aux fantômes du passé et les tire de l’oubli. Ses mots transportent jusqu’à nous le rire des enfants, les rumeurs des conversations de trottoir et autres bruits caractéristiques de la Corée de la fin du XXème siècle.
De cette manière, il nous invite à ralentir le rythme galopant de nos vies contemporaines et à contempler le spectacle discret de notre quotidien. En le lisant, on s’intéresse à ce qui a disparu et à ce qui sera ; on apprend à regarder sa vie comme une photographie et l’on se demande ce qu’il faudrait retenir de chaque instant.
Pour Jean-Claude de Crescenzo, la photographie « enclot ce qui menaçait de s’échapper et le métamorphose en objet de mémoire. ». Tandis que l’on reproche souvent à la nostalgie d’être passéiste ou conservatrice et d’empêcher le progrès, il fait d’elle un instrument de résistance. C’est le filtre par lequel il observe les photographies de Kim Ki-chan, de Cho Se-hui, de Ma Dong-uk, ou de ses proches. Sans chercher à les expliciter, il donne de la profondeur à leurs œuvres et nous rappelle subtilement qu’écriture et photographie ont toujours été liées ; qu’elles s’enrichissent mutuellement. La « photo[graphie] » est l’art d’« écrire avec la lumière ». Comme le souligne Lee Seung-U dans sa préface, Jean-Claude de Crescenzo est un lecteur de photos. En généreux interprète, il traduit pour nous les timides discours qui se cachent toujours derrière les images. Fort de ses expériences de vie, il dresse un pont entre la France et la Corée, le présent et le passé, et nous invente des souvenirs.
À la fin de votre lecture ce n’est donc pas un simple livre que vous rangerez sur votre étagère, mais un morceau de la Corée, un fragment du passé, glané par le regard d’un écrivain arpenteur.
Carnet d’un voyage qui n’a pas eu lieu Jean-Claude de Crescenzo Decrescenzo, 150 pages, 19€.